<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><feed xmlns="http://www.w3.org/2005/Atom" xml:lang="fr"><generator uri="https://jekyllrb.com/" version="3.9.5">Jekyll</generator><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//feed.xml" rel="self" type="application/atom+xml" /><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//" rel="alternate" type="text/html" hreflang="fr" /><updated>2024-05-12T20:12:08+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//feed.xml</id><title type="html">Approximations</title><subtitle>Quelques pensées écrites au fil des années</subtitle><entry><title type="html">Nos intelligences - (4/) – La mesure au service de notre intelligence collective.</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2024/05/04/intelligenceChiffre.html" rel="alternate" type="text/html" title="Nos intelligences - (4/) – La mesure au service de notre intelligence collective." /><published>2024-05-04T00:00:00+00:00</published><updated>2024-05-04T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2024/05/04/intelligenceChiffre</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2024/05/04/intelligenceChiffre.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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En leur temps, les tests de Binet avaient pour but de détecter les élèves en difficulté comme on détecte aujourd’hui nos PAP, pour leur donner une assistance supplémentaire afin qu’ils ne soient pas complètement rejetés ou marginalisés. Piaget est sans doute un des meilleurs héritiers de Binet, penseur de la complexité du vivant et fin observateur de la genèse de l’intelligence chez l’enfant. Il remarque que la puissance de ces tests,   introduits au début du siècle dernier, repose sur une idée forte et juste mais que le temps semble avoir un peu raboté : <!--more-->
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  <br /> « Au premier abord, ils sont surprenants. Mais il y a là un mélange d’éléments de toutes sortes qui paraissent hétérogènes et dont on ne voit pas exactement le rapport avec cette intelligence. Je pense au contraire, que c’est une idée profonde de Binet d’avoir emprunté les éléments de ses tests d’intelligence à tous les domaines de mécanismes cognitifs. Cela implique un principe qui reste implicite et que Binet n’a pas développé avec vigueur, mais qui est tout à fait net dans sa pensée. C’est l’idée que l’intelligence n’est pas un casier particulier, une faculté particulière, mais qu’elle constitue en fait l’organisation d’un ensemble de toutes les fonctions cognitives ».
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   Ces tests héritent d’une ambivalence qui colle à toute l’histoire du chiffre dans les sciences naturelles et sociales, et dont Binet avait bien conscience. Si la standardisation et la mesure érigent un repère efficace au milieu de l’intelligence de tous, elles le font au détriment de celle de chacun. Le vécu et la vision singulière des uns et des autres, que l’on ne comprend vraiment qu’en y consacrant du temps, sont invisibilisés par le chiffre. C’est la même économie de patience et de curiosité dans notre lien à l’autre qui alimente la force froide des techniques de lean management et de leurs indicateurs simplifiés (les KPI) qui ont tant de succès aujourd’hui. <a style="color:blue;font-size:16px" href="https://www.youtube.com/playlist?list=PLwl60Z8ihqF48o9Z3QYoHaAAlgHB0CcWx"> « La gouvernance par les nombres »</a>  que critique le juriste philosophe Alain Supiot nous entraine dans un asservissement collectif dans lequel quelques règles suffisent à nous éloigner les uns des autres. Pour autant, ces chiffres nous permettent d’avoir une vision d’ensemble et celle-ci est utile, pour mieux cerner un territoire, une population, pour comprendre les dynamiques en jeux, pour lutter contre les inégalités, pour calculer et suivre nos émissions de gaz à effet de serre et guider le collectif vers la neutralité carbone, … Il me semble clair que la création de l’INSEE à la sortie de la seconde guerre mondiale a contribué à renforcer la démocratie d’un pays en transformation perpétuelle. Reconnaitre les qualités de ces évaluations est aussi important que d’en comprendre les écueils.
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     C’est l’efficacité de cette évaluation simplifiée proposée par Binet, combinant sur le même axe la mesure de différentes formes d’intelligence, qui s’est exportée aux États-Unis. Plus son champ d’action a grandi, plus la réduction opérée est devenue à la fois une force et un problème. Car le crédit donné à ces tests par leur efficacité a laissé peu de place à la finesse de représentations alternatives. Les Français de l’époque étaient heureusement de piètres généticiens, mais les tests de Binets exportés sont devenus aux États Unis un des instruments d’une politique eugénique : interdictions de mariage, stérilisation, idéologie raciste, et parfois même euthanasie. Les idées eugénistes nous semblent loin aujourd’hui, elles ont pris forme à la fin du XIXème siècle et ont connu un sommet dans les atrocités de la seconde guerre mondiale. Mais peut-on mettre fin à des idées ? En tout cas le procès de Nuremberg ne l’a pas fait. Dans les années 60, William Bradford Shockley, connu pour son prix Nobel de physique en 1956, ses recherches déterminantes sur les semi-conducteurs, et son rôle fondateur dans le développement de la Silicon Valley, proposait de payer les individus de QI faible, parmi lesquels selon lui figuraient les noirs, afin de les inciter à se faire stériliser. On parle parfois de lui également pour un rapport qu’il a écrit à la fin de la guerre et qui donnait au gouvernement Américain des raisons quantitatives d’envisager les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki : la minimisation du nombre de morts espéré.
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     L’usage de ces tests a depuis connu un certain retournement qui n’est pas anodin. Initialement conçus pour détecter une déficience, ils sont devenus un véritable instrument de sélection par le haut. Un cas emblématique est l’utilisation qui en est faite depuis pas mal d’années aux Etats Unis pour l’entrée dans les universités. En France, les tests post-bac d’entrée en école de commerce sont en train de grandir dans cette direction, même s’ils sont complétés par des entretiens et le dossier du lycée. On peut penser à tous ces indicateurs autours desquels une partie de notre monde s’organise, qu’ils soient financiers (comme le PiB) ou non (comme les classements de Shangai des universités). Ils ne sont pas dénués d’intérêt et montrent des choses importantes, mais il y a un projet naïf à vouloir évaluer ce qui nous dépasse par des objets trop simples, et l’asservissement d’une société à une règle de sélection aussi uniforme qu’imparfaite est une manière d’éviter de penser pour construire un projet de long terme. Il n’y a pas long de la paresse intellectuelle à la dictature, lorsqu’un mot, un chiffre, ou un homme, seul, tend à justifier quelques décisions structurantes et à court-circuiter une palette de sens riche et variée.
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     Les idées eugéniques de Shockley font à nouveau surface aujourd’hui avec cette sélection par le haut à laquelle le QI a été converti. Dans son livre « la guerre des intelligences », Alexandre Laurent suggère que l’on pourrait augmenter presque indéfiniment le QI (qu’il assimile à l’intelligence et au pouvoir qui va avec) par une opération répétée de sélections génétiques et de développements in vitro. Nous savons pourtant que les gènes et l’information qu’ils transportent sont la mémoire d’une expérience immense qu’il n’est pas possible d’ignorer trop simplement. La croissance du cerveau de l’homo sapiens il y a quelques millions d’année ne s’est pas faite sans quelques difficultés, il a par exemple fallu que le temps de gestation diminue. Avec le temps, et pas à pas, nous comprenons utilement certains des rouages génétiques de notre propre intelligence, mais une forme d’humilité envers l’équilibre délicat trouvé par la nature reste nécessaire. Nous avons mis au point aujourd’hui des techniques permettant d’augmenter le nombre de variantes auxquelles la nature donne naissance chaque jour mais pas le temps qu’elle prend pour les digérer et en évaluer complètement la pertinence. En tout cas, la simple sélection de gènes corrélés à quelques aptitudes utiles est une démarche simpliste tant qu’elle n’est pas monstrueuse.
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     Si quelques personnages charismatiques peu enclins à la discussion plaisent par leur arrogance, c’est que nous sommes programmés pour préférer la certitude aux détails sordides qui accompagnent le doute. La littérature de psychologie expérimentale le démontre depuis assez longtemps. Il est inévitable que dans un espace médiatique où le temps est compté une certaine efficacité soit nécessaire mais ce qui pose problème, c’est que la posture scientifique soit assimilée à cette capacité à donner quelques chiffres avec beaucoup d’assurance. C’est la posture attendue d’un scientifique dans les médias, on a pu le constater pendant la période du COVID, mais on le voit aussi sur un grand nombre d’autres sujets, comme sur le climat.
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   La force de la méthode scientifique réside dans une forme aigue d’exigence individuelle et collective soutenue par un langage et un système expérimental d’une précision chirurgicale. La quantification y tient une place déterminante. Pourtant, si elle a montré son efficacité dans beaucoup de domaines de la connaissance, il faut reconnaitre qu’il en est pour lesquels ce principe premier d’exigence exacerbée est une contrainte trop forte. Pour isoler efficacement son objet, la science procède parfois par réduction, mais le plus souvent elle privilégie simplement des sujets qui peuvent s’isoler. Cela lui donne une force presque mécanique, permettant d’aller plus loin ou plus vite, et d’intégrer éventuellement des détails complexes qui échapperaient à l’intelligence d’un seul homme. La lumière ainsi portée est grande et nécessaire mais les diverses positions de Shockley nous rappellent que la vision portée par une seule science ou une seule personne est parfois atrophiée par l’importance que celle-ci porte à l’objet de son étude, elles montrent une limite de la quantification comme critère ultime de qualité dans d’analyse du réel.
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   Le rapport de Shockley sur l’invasion du Japon relevait-t-il d’une démarche scientifique ? Peut-on dire que la décision à laquelle il a mené, l’utilisation de la bombe atomique, était une bonne décision ? Je ne prétends pas répondre à ces questions, elles ne sont pas si simples. L’autorité de l’argument scientifique y est associée à une démarche qui se veut percutante et actionnable, ce qui peut être utile en temps de guerre, mais la portée des enjeux ne devrait-elle pas nous faire préférer la richesse collective d’une vision pluridisciplinaire ? Il ne peut pas être question de renoncer à la force de l’objectivation permise par une discipline mais celle-ci doit être enrichie par une diversité de points de vue, comme nous le faisons aujourd’hui dans les comités d’éthique qui émergent depuis quelques temps déjà sur des questions essentielles. Le
<a style="color:blue;font-size:16px" href="https://www.ccne-ethique.fr/fr/pages/les-membres"> comité consultatif national d’éthique</a> qui  s’est d’ailleurs penché à de nombreuses reprises sur les questions de <a style="color:blue;font-size:16px" href="https://www.ccne-ethique.fr/fr/publications/enjeux-ethiques-des-modifications-ciblees-du-genome-entre-espoir-et-vigilance"> modification du génome</a>, il s’est aussi doté récemment d’une cellule pour investiguer les questions liées au numérique et à l’intelligence artificielle en France. Mais ce sont aussi les échelles Européennes ou mondiales qui doivent être poussées sur ces questions, et les communautés scientifiques, le plus souvent internationales, ont beaucoup à apporter.
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   Ce qui fonde la science n’est pourtant pas un système de pensée tourné vers l’action, mais plutôt l’idéal d’objectivité qui se renforce par toutes les manières que les scientifiques ont d’échanger. Au fil des siècles, ce sont ces pratiques, par l’écrit ou à l’oral, ces écoles de pensée, qui ont donné à l’objectivité une dimension sociale et politique évoquée par Bachelard :
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  <br /> « D'ailleurs c'est peut-être dans l'activité scientifique qu'on voit le plus clairement le double sens de l'idéal d'objectivité, la valeur à la fois réelle et sociale de l'objectivation. Comme le dit M. Lalande, la science ne vise pas seulement à « l'assimilation des choses entre elles, mais aussi et avant tout à l'assimilation des esprits entre eux » »
<br /> Bachelard, le nouvel esprit scientifique

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   Dans cette perspective, le doute qui forge la science n’est pas seulement à l’origine d’une de logique abstraite génératrice de vérités, mais au moins tout autant de pratiques individuelles et collectives de remise en question permettant parfois d’annoncer « ceci est vrai ». Cette culture collective de la critique est parfois mal comprise du grand public qui voit dans la science un haut lieu de la certitude sans comprendre ce qui la rend possible. Bien sûre, les scientifiques ont besoin de s’appuyer sur quelques certitudes et sacralisent tour à tour un mode d’action ou une pensée, c’est notamment ce que Thomas Kuhn appelle des paradigmes : « les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions. ». Mais même dans ce cadre restreint, ce sont bien les controverses qu’elle anime qui permettent à la communauté de produire un socle de connaissances solides.
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   Dans sa dimension sociale, l’idéal d’objectivité n’est pas toujours facile à décrire par quelques règles et peut prendre des formes assez variées. Le sociologue Bruno Latour qui nous a quitté récemment a passé une bonne partie de sa vie à explorer les modes d’existence de ces différentes formes d’intelligence collective, pas seulement chez les scientifiques d’ailleurs. Il avait cet objectif louable non pas de relativiser le savoir de chacun, ce dont Bruno Latour se défendait, mais d’en faire comprendre la richesse et les rouages, d’en défendre les fondements par une description scrupuleuse de l’ensemble des pratiques, suivant le fil de chacune d’entre elles à la manière d’un ethnologue.  Le maître Terrence Tao est un des animateurs du projet polymath qui tente depuis assez longtemps déjà de définir des <a style="color:blue;font-size:16px" href="https://polymathprojects.org/general-polymath-rules/"> règles efficaces</a>
 à la résolution collective de problèmes mathématiques. Certaines de ces règles visent à maîtriser la crainte et le ressentiment que génèrent nos égos, ainsi que la manière qu’ils ont d’effacer l’intelligence de la majorité pour l’asservir à celle de quelques-uns. Chaque avancée doit être assez lente pour générer une émulation de l’ensemble en évitant la réussite d’un seul et le décrochage des autres. Ces petits pas sont source de percolations, dans lesquelles chacun, libéré d’une forme d’asservissement mutuel, contribue au mouvement. Les plus brillants du groupe doivent alors trouver une motivation à ne pas montrer l’intégralité de leur talent et embarquer le groupe au lieu de le distancer. Je n’ai pas l’expérience pour mesurer l’efficacité pratique de ces règles, mais j’aime l’idée que l’on remette en question les manières d’organiser le collectif, que l’on expérimente et que l’on discute. Surtout, je trouve intéressant de questionner l’ambivalence de nos égos dans l’intelligence collective : un moteur dans l’affirmation et l’émergence d’idées nouvelles ou un frein à la circulation des idées.
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   Ce que la communauté renforce et qui renforce la pensée scientifique, plus encore que le chiffre et l’objectivité qu’il permet, c’est une culture de l’exigence, individuelle et collective. Cette exigence et notre capacité à la faire vivre sont au cœur de ce qui fait l’intelligence, elle nous pousse à plus d’efforts, pour clarifier ce qui échappe à notre compréhension, nos propres raisonnements et ceux de nos pairs. L’exigence engage à confronter l’idéal à la réalité, à penser encore et toujours l’impensé, mais aussi à comprendre et intégrer ce qui a déjà été dit ou expérimenté. Elle s’impose et s’oppose à l’éclat du « talent » sur lequel fantasment parfois mes enfants qui voient dans la réussite sans effort la marque d’un don sans que cela ne puisse impliquer une responsabilité.
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   Cette forme d’exigence est une affirmation de l’individu, mais elle doit se détourner de la violence de l’égo par laquelle nous soumettons notre prochain, et de la fermeture au monde qui va avec. Car lorsque nous exigeons de l’autre quelque chose, cela peut être pour imposer une vision sans chercher à comprendre la richesse de celles que les autres ont construit, c’est un des travers que cherche à dénoncer Bruno Latour dans sa critique de la modernité. L’exigence défendue ici est différente, elle en appelle à une forme d’ambition qui nous fait chercher plus et mieux mais se fonde aussi sur une humilité par rapport à la richesse infinie de ce qui nous échappe. Elle doit être une remise en question de ma vérité autant que de celle des autres, loin d’un monde qui ne serait qu’un simple écho dans l’espace minuscule dans lequel ma vie a grandi. C’est parce que j’essaie de comprendre cela que j’existe mais aussi que le « nous » existe.
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   Le chiffre doit jouer un rôle important dans cette exigence, mais à la condition qu’il renonce à toute souveraineté. Ce n’est pas l’utilisation du chiffre qui fait l’exigence, mais l’exigence qui peut pousser à la quantification, et ce qu’elle permet est immense, souvent indispensable, parfois démesuré. L’exigence qu’elle requière doit l’être encore plus.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____ En leur temps, les tests de Binet avaient pour but de détecter les élèves en difficulté comme on détecte aujourd’hui nos PAP, pour leur donner une assistance supplémentaire afin qu’ils ne soient pas complètement rejetés ou marginalisés. Piaget est sans doute un des meilleurs héritiers de Binet, penseur de la complexité du vivant et fin observateur de la genèse de l’intelligence chez l’enfant. Il remarque que la puissance de ces tests, introduits au début du siècle dernier, repose sur une idée forte et juste mais que le temps semble avoir un peu raboté :]]></summary></entry><entry><title type="html">Nos intelligences - (3/) – L’intelligence collective est-elle soluble dans la révolution numérique ?</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2022/08/07/intelligenceInformatique.html" rel="alternate" type="text/html" title="Nos intelligences - (3/) – L’intelligence collective est-elle soluble dans la révolution numérique ?" /><published>2022-08-07T00:00:00+00:00</published><updated>2022-08-07T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2022/08/07/intelligenceInformatique</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2022/08/07/intelligenceInformatique.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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     La machine, toute inhumaine qu’elle soit, peut renforcer ce lien et renforcer notre intelligence individuelle ou collective. En quelques clics seulement pour la moitié aisée de la planète, des bibliothèques géantes affinent ou complètent notre vision des choses, pour voir plus, et plus loin. Ses livres y sont lus et analysés par une petite partie de la masse qui redirige les autres. Sans vraiment le penser, pourrait-on espérer que l’information s’y organise comme dans une tête bien faite ? <!--more-->  Des cours en lignes y sont ouverts à tous et couvrent plus de sujets qu’on ne peut en étudier en une vie, nos plus éminents experts ou nos plus grands pédagogues y placent souvent leurs meilleurs mots. Même si tout n’est pas nouveau sur le terrain de la communication, la possibilité d’échanger instantanément avec l’autre bout du monde y est toujours plus grande. Sur certains réseaux, parmi lesquels linkedin, twitter, et même parfois Facebook, des chercheurs, des érudits ou bien tout simplement des passionnés partagent leurs pensées, et des milliers d’autres âmes rebondissent intelligemment, apportant leur expérience et leur vision des choses à l’édifice commun. La barrière de la langue tombe avec la traduction automatique qui permet de parler à tous, d’où qu’ils viennent. L’évolution vers la numérisation, la structuration et la standardisation des contenus facilite l’accès à ce qui a déjà été pensé. Là où, nous, chercheurs, avons passé un temps considérable dans la quête d’un livre ou d’un article au fin fond d’une bibliothèque, nous trouvons aujourd’hui des « pdf » en quelques clics sur internet, nous avons presque déjà accès aux algorithmes et aux chiffres derrière chaque graphique de chaque raisonnement, et il nous sera bientôt possible d’analyser simultanément des résultats de plusieurs centaines d’analyses avec quelques lignes de code ou en questionnant une intelligence artificielle pour en avoir une synthèse.
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     Dans ce bouillonnement révolutionnaire, où chacun gagne une chance de s’exprimer, on peut soudain lire tout et son contraire sur à peu près n’importe quel sujet. Une grand-tante qui fait des crêpes comme personne se décide enfin à partager quelques-uns de ses secrets et paf, sa fille envoie tout ça au monde entier dans une story sur Instagram qui ne sera malheureusement pas vue plus de trente fois. Mon voisin, devenu expert en enduits après avoir passé un week-end à repeindre son salon, tue le temps sur les forums à partager son expérience, peut-être aura-t-on même le droit à un tuto sous forme vidéo. Les professionnels qui l’entendront parler pourront s’émouvoir de la naïveté de ses pratiques, mais auront-ils le temps de venir le corriger ? et n’auront-ils pas l’air de de simples jaloux à venir pinailler devant la performance altruiste de notre futur expert ? Pour les autres, l’aplomb avec lequel les choses sont dites primera devant la maturité du propos. Heureusement, d’autres utilisateurs viendront sans doute tempérer ou enrichir ses remarques en versant leur propre expérience au pot commun. D’un partage à l’autre, peut-être qu’une forme de qualité et d’exigence pourra émerger.
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     Mais dans le flux et le reflux de nos buzz futiles la machine échoue aussi à nous lier au mieux. C’est que la bête trouve plus de carburant dans nos agitations répétées qu’à ces formes trop exigeantes et lentes qui font la qualité. La toile conforte nos esprits dans leurs a priori par des algorithmes qui ne cherchent qu’à maximiser le nombre de vues, et qui parfois désordonnent les échanges pour les rendre plus confus. C’est ce que fait par exemple Linkedin, en mélangeant l’ordre des commentaires ou en cachant certains. Le nombre croissant de publications donne la mesure d’une démocratisation sans précédent mais aussi celle d’une affaire bien juteuse dans laquelle l’attention de chacun est source de revenu ou de reconnaissance et la difficulté et l’effort peu vendeurs. Ces systèmes qui se sont imposés dans leur gratuité rétrécissent aujourd’hui les possibilités offertes à l’utilisateur pour éviter qu’il n’aille consommer ailleurs. Des réseaux comme Instagram ou Youtube rendent impossible aujourd’hui le partage de liens en commentaires, pourtant bien pratique pour enrichir les échanges. Il ne faudrait pas dérouter les consommateurs, ou permettre une forme de publicité en dehors des canaux rémunérateurs. Instagram que j’appréciais particulièrement pour la photographie, m’inonde depuis peu de vidéos courtes sans intérêts, mais addictives et oppressantes. Un peu partout des machines influencent des groupes de personnes avec des identités robots sur les réseaux, mais ça n’est malheureusement pas le plus souvent pour développer notre intelligence, ni pour promouvoir la grandeur du savoir, de la curiosité ou de la tolérance. Il s’agit plus au fond plutôt de nous proposer des publicités ciblées, de diriger une stratégie de communication, ou encore de gouverner sans avoir à discuter ou éduquer. Il faut faire du chiffre, augmenter le champ d’influence, attirer le plus grand nombre.
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     Dans le libre cours de la concurrence féroce et débridée, que les dirigeants des géants d’internet chérissent comme s’il y avait là la plus grande intelligence de la nature, ce qui attire le plus grand nombre n’est jamais vraiment l’exigence, la nuance ou la profondeur, pourtant essentielles face à la complexité mais plutôt les certitudes simplistes qui ont nourri et nourriront longtemps encore nos instincts grégaires et la fine fleur des idéologies populistes. D’ailleurs les positions consensuelles et complexes ne rapportent pas de vues, elles n’ont pas d’intérêt. Le goût pour le compromis politique sur lequel se forge la démocratie y fait place à un idéalisme naïf ou à un nihilisme empreint de colère et de haine, on peut y voir toutes sortes de boucs émissaires et de Totem qui nous empêchent de penser la complexité et la diversité des situations. Dans les nombreuses critiques de la société dont nous accouchons sur les réseaux sociaux, nous finissons dans l’affrontement violent prophétisé par Mike Godwin, ou nous nous contentons avec satisfaction de dénoncer la cupidité des hommes ou le système capitaliste. La richesse des échanges possibles est immense et nouvelle il ne faut pas l’oublier, mais la communion planétaire naissante est difficile et alors qu’elle nous rapproche de tous, elle nous coupe parfois de la réalité des relations humaines et de nos proches. Il arrive même que les possibilités infinies d’altérité écrasent et rétrécissent notre relation à l’autre, dans la compétition grandissante lorsqu’elle nous pousse à négliger l’attention et le soin dont chacun a besoin, ou dans le cloisonnement de notre monde virtuel lorsque nous jurons à la manière du chauffard excité seul derrière son volant. Pour être entendu, chacun parle plus et écoute moins. Au moment même où toute la connaissance est rendue accessible, tout ce que nous lisons ou entendons devient suspect. Notre humanité adolescente cherche maladroitement l’équilibre qui peut naitre de cette élévation nouvelle, mais la parole, un temps dé-saisie de sa force sacrée, a pour l’heure laissé la place à une forme vivante et libérée d’incrédulité.
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     La machine est et sera un allié pour affiner notre regard sur le monde, révéler ou renforcer des liens essentiels au sein de notre communauté et permettre l’émergence d’une plus grande intelligence collective. Il n’est pas évident de lui donner une place juste dans nos vies et dans nos sociétés, d’utiliser sa force, et en même temps de trouver la distance nécessaire pour cultiver notre auto-défense intellectuelle, le coup d’œil exigeant qui nous aide à trouver ce qui nous fait grandir, ou la concentration patiente et courageuse de notre esprit devant à la difficulté et dans le foisonnement des altérités. Pour toutes ces choses il semble bien naïf de compter sur la machine aujourd’hui.
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     Tous nos problèmes avec la machine ne vont pas se résoudre par la seule somme de nos volontés individuelles, mais aussi par le désir de faire une place au collectif et à des liens qui libèrent, parfois par la contrainte et la réglementation (J'en parlerai plus tard). Même si cette formule optimiste ne saisit pas toute la réalité, elle devrait être une ambition sans être une religion. Les raisons à nos difficultés sont sans doute trop nombreuses pour que l’on cherche à les affronter toutes ici mais que l’on songe seulement à la manière dont nous regardons bêtement les machines, en bavant d’admiration ou de rage, comme si elles devaient prendre notre place complètement ou disparaître à jamais, que l’on songe à cette habitude que nous avons prise, de répéter les gestes et les mots qu’elles nous imposent, allant même jusqu’à oublier notre propre intelligence. N’avons-nous finalement pas autant à craindre de notre idolâtrie que de leur profondeur ? Ce que nous devons guetter n’est pas plus l’intelligence de la machine, ou les fins inavouables des cowboys qui croient la maîtriser, que l’ignorance de ceux qui s’y asservissent sans comprendre et sans se donner la peine d’écrire ce qu’ils veulent être. Ce que nous devons apprendre, c’est que ce qui nous rassemble sera toujours à parfaire mais jamais perfection. Le pire de nos tors serait d’y trouver une raison au désespoir, d’abandonner l’exigence et la foi dans notre propre intelligence collective.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____      La machine, toute inhumaine qu’elle soit, peut renforcer ce lien et renforcer notre intelligence individuelle ou collective. En quelques clics seulement pour la moitié aisée de la planète, des bibliothèques géantes affinent ou complètent notre vision des choses, pour voir plus, et plus loin. Ses livres y sont lus et analysés par une petite partie de la masse qui redirige les autres. Sans vraiment le penser, pourrait-on espérer que l’information s’y organise comme dans une tête bien faite ?]]></summary></entry><entry><title type="html">Nos intelligences - (2/) – L’intelligence de ces liens qui libèrent</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2022/08/06/Liensquiliberent.html" rel="alternate" type="text/html" title="Nos intelligences - (2/) – L’intelligence de ces liens qui libèrent" /><published>2022-08-06T00:00:00+00:00</published><updated>2022-08-06T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2022/08/06/Liensquiliberent</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2022/08/06/Liensquiliberent.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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  <br />"Savoir écouter, c’est posséder, outre le sien, le cerveau des autres."
  <br />Léonard de Vinci
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    Il y a quelques temps, j’ai entendu d’un de mes collègues une petite plaisanterie qui fait son chemin dans le monde des mathématiciens, elle raconte que le meilleur moyen de résoudre un problème difficile est d’y intéresser le fameux génie Terrence Tao. On y apprend qu’il faut peu pour faire beaucoup et qu’il y a une forme d’intelligence à trouver le moyen d’y accéder.  <!--more--> Il y a d’ailleurs souvent tout un monde qui gravite autour de ces esprits éclairés, pour ce qu’ils apportent, leurs réalisations, leurs idées, et pour leur image aussi. Mais la disponibilité du maître est limitée et pour chacune de nos difficultés il lui manquerait quelques-uns de ces détails qui font la richesse de nos vies. Je suis persuadé qu’il y a un vrai intérêt dans l’admiration que l’on entretien pour nos plus grands savants, chacun secrètement, ou dans un culte collectif, mais une communauté de pensée est bien peu de choses si elle n’offre rien d’autre qu’une simple relation univoque.
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<div style="text-align: justify">
    Même s’il semble que ce soit une erreur d’évoquer la racine latine ligare pour son étymologie - <a style="color:blue;font-size:16px" href="https://bibliotheques.paris.fr/cinema/doc/SYRACUSE/287042/le-vocabulaire-des-institutions-indo-europeennes-2-pouvoir-droit-religion"> comme çà l’est pour le mot religion</a> -, l’intelligence et l’intelligence collective, sont à plus d’un titre des affaires de lien. Ceux que nous tissons par la pensée entre toutes les expériences que nous vivons sont un des fondements de nos intelligences. Leur organisation donne au collectif des allures d’être vivant. Regardez sa fierté, la détermination de ses convictions, il s'y cache tout un système de contradictions internes articulé secrètement par ces liens que la confiance tour à tour étire et resserre. Et son visage qui porte l’enthousiasme ou l’inquiétude de quelques visionnaires passionnés. Il est vrai qu'il fait peu de cas des préoccupations de chacun et se satisfait bien souvent d’être écouté de tous. Aussi, n'est-il n’est pas toujours simple d’y additionner les intelligences des uns et des autres. L’ordre naturel peut même nous pousser à la soustraction : dans l’angoisse du regard en coin jeté sur l’apparente facilité d’un voisin lorsque notre compréhension fait défaut, ou encore par le pouvoir et la chance qui nous sont donnés un jour de comprendre, et que l’on jette comme une ombre sur celles ou ceux que l’on devance. Il est souvent trop pratique de brader la finesse de l’altérité pour un espace fictif ou grossier, à la faveur du temps que l’on y gagne, ou des acquis que l’on protège. On commence par dissimuler nos faiblesses, et si ça ne suffit pas on attaque celles des autres. Nous n’en sortons jamais vraiment gagnant. Mais rien n’oblige au mensonge et au mépris, et pour beaucoup l’altérité n’est en général ni un obstacle ni une occasion d’écraser son prochain. On découvre ou l’on reconnait chez un voisin une manière de faire et de penser qui semble juste, on porte chez un autre une marque d’admiration pour ce petit rien qui nous dépasse et qui nous semble un monde. Dans ce cercle vertueux de dévotions et de solidarités, l’altérité libère ou gratifie. Les échanges grandissent du fait que chacun sache dire ou taire, mais surtout écouter. L’exigence et la reconnaissance, indispensables à l’individu comme au groupe, s’émancipent des seuls intérêts individuels ou collectifs.  
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<div style="text-align: justify">
   Il ne faut pas pour autant minimiser l’ambivalence de ce qui nous lie aux autres car chacun à sa mesure a un besoin vital d’autonomie et de solitude. Quant au groupe, les dystopies les plus sombres et l’histoire de l’humanité nous apprennent que sa raison d’être peut recouvrir des menaces redoutables. La rencontre et l’altérité sont comme la solitude : un défi en même temps qu’une nécessité. L’accord que l’on y cherche et qui fonde le collectif est souvent difficile à approcher, toujours en mouvement, et parfois destructeur. C’est que l’articulation de nos identités est exigeante, et qu’elle peut même être impossible ou violente. Elle n’est par ailleurs pas forcément une source de richesse. Bien sûre, il arrive que nos différences se rapprochent sans vouloir se résoudre, que de nouvelles couleurs se forment ou que le patchwork s’agrandisse de manière harmonieuse. Mais la persistance de l’injustice et de la barbarie montre que devant nos difficultés ou nos contradictions, la domination et l’asservissement restent des options courantes. Au-delà de nos mauvais penchants individuels et des crimes évidents, c’est l’imperfection de l’ordre social qu’il faut examiner. La déclaration universelle des devoirs de Simone Weil en propose une mesure :
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<div style="text-align: right">
<p>
  <br />« Des obligations identiques lient tous les êtres humains, bien qu'elles correspondent à des actes différents selon les situations. Aucun être humain, quel qu'il soit, en aucune circonstance, ne peut s'y soustraire sans crime ; excepté dans les cas où, deux obligations réelles étant en fait incompatibles, un homme est contraint d'abandonner l'une d'elles.
<br />
<br />L'imperfection d'un ordre social se mesure à la quantité de situations de ce genre qu'il enferme. »

  <br />Simone Weil – L’enracinement.
</p>
</div>

<div style="text-align: justify">
     Reconnaitre collectivement ce qui est juste et civilisé est au cœur de la construction de nos identités, et le plus souvent nous pensons la liberté avant l’obligation qui la rend possible. Le projet profondément humaniste de la philosophe retourne l’ordre habituel et pose le respect des besoins vitaux de chaque homme comme une obligation première s’appliquant à tous. A l’origine de beaucoup de conflits un besoin vital n’est pas respecté et provoque une souffrance matérielle et morale. L’humiliation et le ressentiment viennent s’ajouter à la faim et à là douleur. L’imperfection désignée n'est ni une résignation ni une injonction utopique : il nous engage à l’amélioration de l’ordre social mais aussi à reconnaitre la difficulté qu’il y a à accorder nos besoins. Que l’on songe aux qualités individuelles qui facilitent le collectif, et à la manière dont elles s’équilibrent : avoir la patience de prendre sur soi, mais le courage de dépasser la frustration pour dire ce que l’on est, être curieux de tout et suffisamment inventif pour proposer des règles nouvelles, mais dans le respect religieux des susceptibilités de chacun. Une circulation respectueuse des émotions est nécessaire car il est difficile à chacun de comprendre ce que vivent les autres, mais le respect impose qu’il faille parfois choisir de maintenir une distance entre des groupes ou des individus. Juger qu’il y a là un échec c’est mal comprendre la complexité de la nature humaine et les enjeux de l’altérité, l’homme n’a pas besoin d’un face à face permanent avec toute la diversité du monde. Les circulations qui se forment aux interfaces rappellent les vivants équilibres des cellules d’un même corps, elles nourrissent leurs identités par des frontières qui ne sont pas de pures barrières mais qui structurent l’échange (une pensée pour le <a style="color:blue;font-size:16px" href="https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251451534/platon-a-rendez-vous-avec-darwin"> livre récent de Vincent Le Biez</a> qui synthétise d’une manière juste et claire les liens que l’on peut faire entre les organisations de la nature et celles des hommes). Claude Levi-Strauss, grand penseur de nos humanités, avait ces mots qui firent couler beaucoup d’encre en leur temps, une mise en garde que l’on peut ruminer lentement dans notre vie de tous les jours aussi bien que pour penser l’intelligence collective et les transformations qu’y apporte la révolution numérique :
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<p>
    <br />« Toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même à leur négation. Car on ne peut à la fois se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui et se maintenir différent. Pleinement réussie la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles, indispensables entre les individus comme entre les groupes, s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent la diversité » --  (in Race et Culture 1983 : 47-48)
</p>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____ "Savoir écouter, c’est posséder, outre le sien, le cerveau des autres." Léonard de Vinci     Il y a quelques temps, j’ai entendu d’un de mes collègues une petite plaisanterie qui fait son chemin dans le monde des mathématiciens, elle raconte que le meilleur moyen de résoudre un problème difficile est d’y intéresser le fameux génie Terrence Tao. On y apprend qu’il faut peu pour faire beaucoup et qu’il y a une forme d’intelligence à trouver le moyen d’y accéder.]]></summary></entry><entry><title type="html">Nos intelligences - (1/) - Intelligence et mémoire</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2020/09/04/IntelligenceEtMemoire.html" rel="alternate" type="text/html" title="Nos intelligences - (1/) - Intelligence et mémoire" /><published>2020-09-04T00:00:00+00:00</published><updated>2020-09-04T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2020/09/04/IntelligenceEtMemoire</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2020/09/04/IntelligenceEtMemoire.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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    <img class="marginauto" src="/assets/DSCF4575.jpg" alt="centered image" width="500" />
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<p>_<strong>__</strong>_</p>

<div style="text-align: justify">
     Nos idées sur l’intelligence peuvent être décousues et difficiles à rassembler.  Un regard aiguisé par le plissement des yeux, celui qui suffit à pénétrer simplement les esprits et les choses, en donne une image romantique, là où d’autres sont elles plus mouvementées et folles, suffisamment pour friser les cheveux blancs des plus grands savants, ou bien encore silencieuses, presque figées par le calme froid du calcul et de l’anticipation. <!--more--> On peut y ajouter la trop longue liste de ces hommes dont le génie n’est plus à démontrer, Einstein, Hugo, Newton, Bach, Nietzsche, … leurs œuvres voyagent sans faiblir de génération en génération, leur intelligence façonne nos pensées par des lignes profondes. Et puis il y a les tests qui la mesurent, quelques proverbes usés jusqu’à la corde combinés à ce qu’en dit la psychologie de couloir, de salle de bain, ou de machine à café, il y a des énarques-urologues-savants qui disent en détenir les clés et brodent une prophétie eugénique malsaine entre fantasme et trivialité. Certain y cherchent le salut et l’admiration, une forme de pouvoir ou juste de la reconnaissance, là où d’autres plus discrets et peut-être plus nombreux ont l’assurance heureuse de ne rien avoir à prouver. Ce que l’on croit être une grande intelligence n’est pourtant parfois pas beaucoup plus que notre petite faiblesse devant le pouvoir de séduction de savantes agitations ou face à l’ampleur du temps nécessaire à la compréhension des choses. Car l’intelligence s’impose dans l’illusion de la vitesse mais se construit avec le temps. Pour beaucoup, cela va des heures passées à l’examen minutieux d’une idée complexe, aux jours alors nécessaires à la prise de recul. Ce sont aussi les années qu’il faut pour se faire une image du monde, éprouver quelques gestes rassurants et parfaire une bonne éducation. Après cela, nos vies donnent la mesure, les chemins qu’y prennent les uns et les autres se suivent et se croisent pour tisser une intelligence collective dans le grand dialogue intérieur de notre humanité pensante. Ce temps donne parfois à l’intelligence une forme plus épurée : par la même illusion qu’entretiennent après coup les articulations de nos manuels d’histoire, elle s’ignore quasiment, devant la simple nécessité, l’expression d’une détermination sociale ou génétique, voire de quelques lois universelles. Bien au-delà de nos existences, se déploient les millions d’années, à la fois indispensables à son évolution et juge implacable de sa maturité.
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<div style="text-align: justify">
    Mais l’intelligence est aussi cette faculté de dépasser l’héritage ou l’habitude par surprise, pour les adapter à une réalité plus saillante. Dans ce qu’elle a de plus vivant, elle est notre capacité à déjouer naturellement toute situation radicalement nouvelle, ou comme le disait Piaget non “pas ce que l’on sait mais ce que l’on fait quand on ne sait pas”.  Art de faire, de choisir, art d’agir, d’imaginer, de probabiliser, d’anticiper, de construire, …  Je n’ai pas l’ambition d’approcher le bout du compte ni de faire le tour complètement de quelque chose qui me dépasse, mais j’ai comme beaucoup le désir de me bâtir une idée ou deux, pas vraiment moins décousues que d’autres, sur les tests de QI, la prise de pouvoir des machines, l’eugénisme menaçant et quelques rouages de notre intelligence collective. Voilà quelques textes à venir, le premier parle de mémoire.
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<h2 id="intelligence-et-mémoire">Intelligence et mémoire</h2>

<div style="text-align: right">
<p>
  <br />« Qui prend le plus d'images dans sa mémoire est celui qui a le plus d'imagination. »
  <br />Napoléon Bonaparte

  <br /> «  Les mémoires excellentes se joignent volontiers aux jugements débiles.  »
  <br /> Michel de Montaigne
  <br />
</p>
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<div style="text-align: justify">
     La rapidité d’exécution est un élément essentiel mesuré par les tests d’intelligence. Toutes les cultures ne partagent pas là les mêmes points de repère, mais la sagesse de la lenteur y tient rarement la meilleure place. C’est la rapidité de calcul de la machine et son évolution donnée par la fameuse loi de Moore, aussi inéluctable qu’invraisemblable, qui laissent certains penser qu’un jour, la machine pourrait-être plus intelligente que l’homme. J’ai sans doute trop répété mes fables pour croire plus au lièvre qu’à la tortue, mais il faut admettre qu’il y a toujours une course à gagner lorsqu’on va vite et que l’on sait où aller. L’intelligence n’est évidemment pas de gagner tout ou n’importe quoi le plus vite possible, trouver son propre rythme est préférable tout autant que d’éviter les courses vaines.  Une certaine pratique de vitesse est bien souvent utile à l’exploration, mais elle peut aussi n’être qu’une paresse devant la profusion de détails, immiscés comme la musique entre les notes, ou une excitation grisante et grossière. Au-delà de la complexité toujours plus grande, nécessaire à approcher notre intelligence, des limites physiques à la loi de Moore pourraient bien commencent à s’affirmer, elles sont liées à la taille des circuits et à l’énergie nécessaire au fonctionnement de nos machines. Dans un monde où matière et énergie ne sont pas infinies, l’intelligence du corps humain est de pouvoir exécuter des tâches complexes, en utilisant une subtile architecture de connexions branchée sur 20 Watt tout au plus, là où la machine s’illustre sans nuance et parfois sans économie, dans une grande démonstration de puissance.
</div>

<div style="text-align: justify">
     Après la vitesse, c’est la mémoire qui vient à l’esprit lorsque l’on pense à l’intelligence, aux tests qui la mesurent et à celle des machines. Ici aussi, mieux vaut dépasser les images les plus simples, car l’intérêt de notre mémoire n’est pas de s’être rendue efficace à empiler tout et n’importe quoi mais plutôt d’organiser et de sélectionner le nécessaire presque sans effort. La facilité avec laquelle elle glane est assez grande pour que l’on ne pense à elle que lorsqu’elle nous fait défaut. Pendant ce temps, nous entassons dans nos disques durs, ou dans ceux d’une multinationale, des centaines de milliards de photos inutiles : des brins d’herbe à ne plus pouvoir les compter, autant de grains de sables, des dizaines de milliers de tour Eiffel mal cadrées que personne ne prendra jamais le temps de regarder, pas moins de plages couchées sous le soleil, des messages à la pelle, dont bon nombre de « coucou comment ça va » ou de smiley, des documents de travail en bazar, souvenirs d’appels d’offres manqués. Pourquoi perdre du temps à ranger ? Pourquoi prendre le risque d’effacer ? Pour l’heure, avec un peu d’argent, l’espace de stockage ne fait jamais défaut. Mais à force de ne rien supprimer, les souvenirs se noient dans la masse, tout s’efface. L’intelligence a autant besoin de l’oubli que du souvenir, et là où cette montagne de fichiers inutiles contribue à la croissance incontrôlée de nos machines gourmandes, la finesse de notre mémoire est dans sa manière frugale, et pas toujours compréhensible, de choisir ce qu’elle garde. Ne montre-t-elle pas, avec le temps, sa capacité à distinguer ce qui pèse sur nos vies de ce qui participe à notre survie, voir à une forme d’élévation ? Notre mémoire s’organise à partir de souvenirs marquants, de classements, ou de synthèses, un peu comme nous le faisons collectivement avec Wikipedia ou d’autres projets collaboratifs, mais surtout, à l’instar de notre mémoire collective, elle élague un maximum. Si elle ne garde qu’une partie de ce qu’elle reçoit, c’est souvent pour retrouver le reste le temps voulu, certains algorithmes de compression utilisés par les machines s’inspirent d’ailleurs efficacement de cette idée, associant utilement un contexte à nos souvenirs pour les compléter.
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<div style="text-align: justify">
    Ce qui fait une bonne mémoire n’est pas tant la quantité de ce que l’on peut y mettre que la manière dont tout y est rangé, il s’agit évidemment de pouvoir retrouver le nécessaire au besoin, sans avoir à lui faire face le reste du temps. Personne ne voudrait vraiment vivre avec, en permanence, l’intégralité de son passé en tête. Sviatoslav Richter était un pianiste sensible et génial, « J'ai une si bonne mémoire que c'en est insupportable » disait-il d’une manière si touchante dans le documentaire Richter l’insoumis, « tous ces souvenirs ont perdu tout intérêt à mes yeux, c'est tout juste si je ne les déteste pas, j'ai 80 ans ». Par ce que la mémoire écarte, temporairement, de notre champ de vision se forme une place pour l’insouciance, un brin de cette liberté que l’on retrouve dans les mots de Nietzsche :
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<p>
  <br />« Mais dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a toujours quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de se sentir pour un temps en dehors de l’histoire. » --  Nietzsche. Considérations intempestives, II, 1.
</p>

<div style="text-align: justify">
     Le même oubli, lorsqu’il est inconscient, est pour Freud la marque d’un refoulement qui en dit long sur ce que nous sommes. Face à cette identité, l’effort du souvenir est une résistance essentielle à notre humanité, car ce que nous retenons alimente notre intelligence, qu’elle soit individuelle ou collective. Si notre mémoire n’est heureusement pas un simple espace de stockage inerte que l’on peut remplir et vider à notre guise, elle doit, pour s’entretenir, se plier à un exercice régulier de notre volonté, par la répétition. La difficulté de cette pratique nous met à l’épreuve, elle encourage la vivacité du questionnement, elle nous pousse à agir avec autant de conscience que possible. Elle est aussi un espace de créativité où la mémoire se fait réécriture. La place donnée ici ou là dans notre mémoire collective peut être le résultat d’un travail de fourmi effectué par des historiens zélés, ou de luttes profondes menées par quelques justiciers, à la fois révélation et construction d’une identité. Au-delà d’un vain esprit de vengeance, nous y construisons une vision lucide, indispensable à notre intelligence collective, notre identité s’y déchiffre autant qu’elle s’y impose. Comme le rappelle Geraldine Schwarz en conclusions de son livre « Les Amnésiques » :
</div>
<p>
  <br />« Nous venons de loin, nous les Européens. Nos mémoires et nos rêves sont éclatés, parfois contradictoires. Mais dans cette diversité, il y a un dénominateur commun : l’expérience du totalitarisme qui écrase l’identité des hommes, nie leur individualité, […]. A l’Est comme à l’Ouest nous avons connu la souffrance, mais aussi l’apathie face au crime, le Mitläufertum, le danger du conformisme, de l’aveuglement et de l’opportunisme. L’histoire ne se répète pas, mais les mécanismes socio-psychologiques restent les mêmes, qui dans un contexte de crise nous poussent à devenir les complices irrationnels de doctrines criminelles. C’est cette mémoire-là, celle de notre propre faillibilité en tant qu’individu, qu’il faut transmettre aux citoyens européens. Pour nous armer de discernement face à notre propre aveuglement, face à la manipulation de populistes, de droite comme de gauche ».  
</p>

<div style="text-align: justify">
    Si la mémoire est en partie une construction consciente, elle ne l’est souvent qu’après coup et pas nécessairement d’après notre volonté. C’est que nul n’est complètement maître à bord, et même si l’on pouvait choisir de retenir ou d’oublier, on ne saurait pas toujours dire l’intérêt d’un souvenir avant d’en regretter l’oubli. La direction que se donne le vivant n’est pas forcement immédiatement intelligible, même quand elle a un sens. C’est d’ailleurs aussi une force que nous avons, et qui nous vient de loin, de pouvoir avancer dans le brouillard d’un pas sûr, sans rien de plus à se mettre sous la dent qu’un fantasme ou une vague intuition. Lorsque cela finit par payer, pour le mérite ou par chance, ces déserts d’incompréhension fondent une partie de notre intelligence. Certaines de nos affinités s’expriment malgré nous par ces choses importantes qui sans cesse nous échappent et par celles, au contraire, que nous retenons, qui nous semblent anecdotiques ou incompréhensibles un jour, et auxquelles le temps donne tout son sens. Cette autre forme de mémoire est, dans certains cas, liée à nos gènes. François Jacob, dans son introduction de « la logique du vivant » évoque parfaitement la logique de conservation de l’information qui la dirige, et qui s’oppose à notre mémoire vive :
</div>
<p>
  <br />« Pour la biologie moderne, ce qui caractérise notamment les êtres vivants, c’est leur aptitude à conserver l’expérience passée et à la transmettre. Les deux points de rupture de l’évolution, l’émergence du vivant d’abord, celle de la pensée et du langage plus tard, correspondent chacun à l’apparition d’un mécanisme de mémoire, celui de l’hérédité, celui du cerveau. Entre les deux systèmes se manifestent certaines analogies. D’abord parce qu’ils ont tous deux été sélectionnés pour accumuler l’expérience passée et pour la transmettre. Aussi parce que l’information enregistrée ne se perpétue que dans la mesure où elle est reproduite à chaque génération. Mais il s’agit de deux systèmes différents, tant dans leur nature que dans la logique de leurs opérations. Par la souplesse de ses mécanismes, la mémoire nerveuse se prête particulièrement bien à la transmission des caractères acquis. Par sa rigidité, celle de l’hérédité s’y oppose. »  
</p>

<div style="text-align: justify">
    L’efficacité de notre nature, en particulier dans les premières années de notre vie, est aussi de ne pas laisser complètement l’utilité de tel ou tel de nos souvenirs résulter de calculs complexes, mais de s’en remettre à cette autre forme de mémoire, qui s’exprime par l'intensité de nos émotions ou quelques reflexes innés. Notre intelligence est d’apprendre à écouter l’une et l’autre, elle est aussi de comprendre ce qui les fonde, et comment s’articule cet équilibre entre souplesse et rigidité.
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<hr />

<div style="text-align: justify">
    Même s’ils sont entretenus par une terminologie sans cesse renouvelée à coup de big data ou de deep learning, les rêves et les cauchemars de la singularité n’arrivent pas aussi vite que le pensaient nos aînés des années 70. Les algorithmes et les structures qu’utilisent les machines ont bien une complexité grandissante, leur rapidité et leur taille nous dépassent. Mais elles sont tout de même loin d’approcher la profondeur du cerveau humain, et leur grande force est avant tout d’être destinés à des tâches bien particulières. Nous vivons une époque palpitante où le temps semble s’accélérer, peut-être est-ce la marque du présent, mais nous nous y donnons des images trop grossières et naïves pour être autre chose que des abstractions. La singularité en est une avec son asymptote verticale du progrès technologique, on lui oppose celle de l’asymptote horizontale ou de la bosse des scénarios décroissants du club de Rome. Ces deux visions dépendent certainement de ce que l’on regarde précisément, de ce que l’on néglige, de notre tendance à l’optimisme ou au catastrophisme, et finalement de notre goût pour les images simplistes et les grandes prophéties. Elles peuvent aussi être deux facettes d’une même réalité, car si la puissance et la taille des machines augmentent chaque jour, elles ne peuvent contribuer à notre élévation qu’à la manière des grains de sable sur une dune. Chacun des nouveaux arrivant, toujours plus nombreux, y participent moins que ceux qui les soutiennent. Il y a dans le monde de l'ingénierie une expression que j’aime bien pour évoquer cette sorte de décroissance des rendements, c’est la “règle” des 80/20, les 20% des efforts que nous faisons en premier pour améliorer un système donnent 80% des résultats, alors que les 80% d’efforts restant ne permettent d’obtenir que les derniers 20% des résultats. Dans ce face-à-face homme machine qui tour à tour réprime ou exalte l’idée de progrès, d’effondrement ou de singularité, chaque évolution de la machine, plus poussée mais moins efficace que la précédente, nous fait découvrir un peu mieux le raffinement de la machine humaine.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____      Nos idées sur l’intelligence peuvent être décousues et difficiles à rassembler. Un regard aiguisé par le plissement des yeux, celui qui suffit à pénétrer simplement les esprits et les choses, en donne une image romantique, là où d’autres sont elles plus mouvementées et folles, suffisamment pour friser les cheveux blancs des plus grands savants, ou bien encore silencieuses, presque figées par le calme froid du calcul et de l’anticipation.]]></summary></entry><entry><title type="html">Le jeu libre</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/04/17/Le-jeu-libre.html" rel="alternate" type="text/html" title="Le jeu libre" /><published>2019-04-17T00:00:00+00:00</published><updated>2019-04-17T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2019/04/17/Le-jeu-libre</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/04/17/Le-jeu-libre.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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    <img class="marginauto" src="/assets/enfant-voiture1.jpg" alt="centered image" width="500" />
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  <br /> « Quand je pense qu’il m’a fallu passer par tant de sottises, par tant de vices, d’erreurs, de dégoûts, de désillusions et de misères pour en arriver à n’être plus qu’un enfant et à tout recommencer!»
  <br />Hermann Hesse -- Siddartha
  <br />

  <br />« Le jeu ne continu rien, il recommence. »
  <br />Alain
  <br />
  <br />« Sans un certain enfantillage qui reste intact — je succomberais. Je travaille. Ou plutôt j’ai la chance d’être encore travaillé par la poésie »
  <br />Cocteau à Max Jacob, octobre 1926
</p>
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<!--more-->

<div style="text-align: justify">
     Étant enfant je pouvais passer des heures dans un état libidinal à me raconter sans y penser l’histoire de petits bonhommes s'affrontant sur une colline formée des plis et les replis de ma couette. On a beau gagner tout un tas de choses avec l'âge, il s’y perd souvent l’imagination insensée qu’exprime un enfant sur le bitume chaud du bout de la rue, dans une forêt dense ou une colline nue. Sans doute se lasse-t-on. Peut-être cette fraicheur s’abîme-t-elle au contact de ceux qui la regardent de trop près. Peut-être aussi qu’il faut s'occuper de soi, de ses proches ou au pire de l'humanité toute entière et qu’alors le sérieux fini par être nécessaire, au moins autant que la légèreté. Je sais que bien souvent le jeu est une distraction, un mouvement pour nous détourner de questions essentielles, mais à bien y regarder on trouvera aussi dans l'évidence de ces plaisirs simples et de l'excitation qu’ils provoquent un mystère fragile et une force nécessaire. Il ne faut d’ailleurs pas confondre la légèreté et le jeu, car ce à quoi je pense n’est pas du tout une affaire de rigolade, en fait même s’il est question de se laisser aller on n’est rarement plus sérieux que lorsque l’on joue vraiment. Les yeux rivés sur un château de sable et sur la mer inéluctable qui s’en approche ou sur je ne sais quoi d’assez puissant pour faire oublier une idée du convenable et ce qui la soutient, prêt à tout soudainement pour gravir un rocher trop pointu et s’y tenir en regardant fièrement l’horizon. Seul un autre jeu plus important encore peut faire perdre au joueur son sérieux. Le regard extérieur à qui l’on attribue souvent la plus grande sagesse porte sur les passions singulières et essentielles du joueur une incompréhension pathologique. Car nous passons, encore, pour ces danseurs qui s’enlacent en rythme, étreignant le temps pour une soirée ou toute une nuit ; mais rare sont ceux qui s’identifient à des philatélistes, entretenant chaque instant dans une collection de miniatures, et oubliant de manger pour épier à la loupe des détails cachés dans lesquelles revivent quelques anecdotes baroques. C’est pourtant ce goût insensé des détails qui fait la richesse et la singularité de chacune de nos vies.
</div>

<div style="text-align: justify">
     J’admire ces grands explorateurs qui sont de vrais joueurs, le monde est tout juste suffisant à leur âme d’enfant.  L’aviateur Mermoz a écrit un livre sur ses aventures mais j’aime aussi ces quelques lignes qu’Antoine de Saint-Exupéry dédie au panache de son « camarade » :
</div>

<p>
  <br />« Après le sable, Mermoz affronta la montagne, ces pics qui, dans le vent, lâchent leur écharpe de neige, ce palissement des choses avant l’orage, ces remous si durs qui, subis entre deux murailles de rocs, obligent le pilote à une sorte de lutte au couteau. Mermoz s’engageait dans ces combats sans rien connaître de l’adversaire, sans savoir si l’on sort en vie de telles étreintes. Mermoz « essayait » pour les autres.
  <br />
  <br />Enfin, un jour, à force d’essayer, il se découvrit prisonnier des Andes.
  <br />
  <br />Échoués, à quatre mille mètres d’altitude, sur un plateau aux parois verticales, son mécanicien et lui cherchèrent pendant deux jours à s’évader. Ils étaient pris. Alors, ils jouèrent leur dernière chance, lancèrent l’avion vers le vide, rebondirent durement sur le sol inégal, jusqu’au précipice, où ils coulèrent. L’avion, dans la chute, prit enfin assez de vitesse pour obéir de nouveau aux commandes. Mermoz le redressa face à une crête, toucha la crête, et, lorsque l’eau fusant de toutes les tubulures crevées dans la nuit par le gel, déjà en panne après sept minutes de vol, découvrit la plaine chilienne, sous lui, comme une Terre promise
  <br />
  <br />Le lendemain, il recommençait. »
</p>

<div style="text-align: justify">
     Ce qui est remarquable avec ce genre de jeu est qu’il puisse être le théâtre d’une grande sécurité affective autant que d’une exploration du monde audacieuse. Dans ce défi de sens et d’imagination, le joueur est porté à droite puis à gauche comme un funambule surpris par une gravité nouvelle. La confiance discrète mais profonde qui se développe dans les meilleurs des jeux rappelle celle qui accompagne nos sentiments les plus forts.  Il en va comme pour une certaine forme de l’amour : avant de se laisser surprendre pour s’y fondre, on doute de tout et de rien anxieux ou blasé, et puis un jour, parfois même subitement, voilà qu’il devient difficile d’imaginer un monde au-delà de l’évidence. Évidence toujours aussi folle, vue de l’extérieure.  Comme l’amour, le jeu est une expérience d’altérité, agitateur de sens et force de proposition, il témoigne d’un intérêt vivant et forge notre manière d’être en trompant ce qui est attendu. Car c’est un monde riche et nouveau qui s’offre à nous par ces instants où nous devons affirmer notre être dans une situation qui nous échappe. Chacune de ces terres inconnues est l’occasion d’une traduction intérieure dans laquelle nous développons des gestes, une pensée, et un langage qui plus tard nous permettront d’exprimer ce que nous avons été autant que ce que nous voulons être. Ce qu’il nous est permis d’explorer -espace providentiel et potentiel- est ainsi le lieu d’une renaissance, d’une rencontre sur laquelle nous nous appuyons et qui nous fonde. A l’image de Robinson recroquevillé nu dans le cœur de son île, nous pouvons aussi bien nous y oublier, nous y confondre à perte avant de reparaître. Le jeu doit alors nous écarter de la sécurité affective que nous procure l’agencement méthodique de quelques actes bien rôdés. Cette recherche de soi au-delà de soi est celle qu’évoque Winnicott dans son dernier recueil, jeu et réalité, et qui précède nos premières expériences du jeu :
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<p>
  <br />« Nombre de bébés se trouvent longtemps confrontés à l’expérience de ne pas recevoir en retour ce qu’eux-mêmes sont en train de donner. Ceux-là regardent mais ne se voient pas eux-mêmes. Ce qui ne va pas sans conséquence. En premier lieu, leur propre capacité créative commence à s’atrophier et, d’une manière ou d’une autre, ils cherchent un autre moyen pour que l’environnement leur réfléchisse quelque chose d’eux-mêmes. »
</p>

<div style="text-align: justify">
     Le jeu est un apprentissage de la distance, un pas au-delà de cette sorte de machinerie quotidienne et rassurante qui bat la mesure de certaines de nos vies, au-delà du triste contentement procuré par la pieuse observation des héros de la télé-réalité ou par l’alignement sur un écran de quelques balles de couleurs. Ainsi le jeu pose-t-il la difficile question du sens face à nos inclinaisons, il est le risque d’une régression en même temps que d’une échappée réussie vers un être renouvelé. Le jeu libre fraye entre déroute et renaissance pour arpenter un lieu nouveau, géographique ou humain. Il nous prépare à ce que tout puisse à nouveau disparaître. Le joueur sait se perdre et s’apprête toujours à se perdre plus encore, pas vraiment par humilité, mais plutôt pour éviter l’inévitable chute de ceux qui pensent être au-dessus de tout. La chute fait parfois partie du jeu, et le joueur comme Mermoz se relève alors la terre entre les lèvres avec une envie grandissante d’en découdre. Si par la suite le joueur parvient à ses fins, c’est seulement pour y découvrir une nouvelle direction. La satisfaction n’y est jamais satiété.
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<div style="text-align: justify">
     Le jeu libre nous apprend à tenir en regard nos instincts primaires et nos besoins. Si nous les y retrouvons, c’est souvent pour le plaisir de les retenir et de les tromper, pour mieux les dompter. On quitte la satisfaction que nous donne le sain maternel pour s’accrocher pieusement à une peluche ou une couverture, on se joue de la peur en tremblant, comme ces enfants qui crient au loup ou se racontent des histoires dans le noir, on se joue d’un désir charnel pour lui donner plus de force, et inventer sa forme dans l’écho d’un regard pour accéder à un plaisir et une joie plus grande. On affûte sans but une raison d’être à partir de formes imaginaires, en miroirs, amplifiées, improvisées, sublimées. On se jouera par exemple d’une faim, d’une angoisse, d’une consigne parentale, de quelques éléments comme l’eau, l’air ou le feu, pour célébrer en riant l’ironie de notre besoin de domination et de puissance. Le joueur a plaisir à sentir parfois que l’on se joue de lui et s’il trouve ici ou là une vue imprenable et qu’elle se suffit à elle-même, cela ne veut jamais dire pour lui que tout est vu. Car l’humilité et la liberté que l’on découvre en nous par le jeu grandissent ensembles face à ces forces qui nous échappent, qui parfois nous repoussent et que l’on croit dompter ne serait-ce qu’un instant. L’écho que l’on donne dans le jeu à nos besoins et nos limites les rend vivants dans le corps social et les consacre avec des formes presque théâtrales et mythiques.
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<div style="text-align: justify">
     N’est-elle pas belle ou saisissante cette apparente cruauté portée dans le jeu aux peluches doudous et autres poupées vaudous par quelques enfants espiègles ? Nous explorons parfois dans le jeu notre rapport à la limite, sociale ou physique. La nature rappelle à l’ordre ou elle nous encourage par sa force à une confrontation, comme avec Mermoz, les alpinistes, les marins ou les aventuriers de toute sorte. La violence qui peut naitre du rapport à la limite sociale n’est pas moins grande et problématique. En fait on joue seul la plupart du temps et c’est vrai que c’est plus facile, mais rarement l’on peut s’en contenter. A deux ou plus, on rebondit on s’échauffe, on s’encourage on se provoque, on se copie et l’on s’imite. A deux tout va plus vite et plus loin. Il ne faut pas être parent bien longtemps pour savoir combien les jeux peuvent dégénérer lorsqu’ils sont tirés par cette force impétueuse et provocatrice, ainsi usera-t-on ici et là avec parcimonie de ces petites phrases rabat joies « attention ça va mal finir » « calmez-vous les enfants » qui n’ont pas d’autre effet que l’alimenter l’emballement. Il est un point où ce feu vivant devient une force qui fascine et frappe par son indépendance et sa créativité autant que par les destructions dont elle nous rend capable. La violence s’alimente elle-même d’une manière parfois incontrôlable, et l’on peut voir se former dans cette confrontation sans limite une norme éloignée de ce qui nous fonde. D’ailleurs les plus grands psychopathes n’agissent-ils pas par simple jeu ? Winnicott propose la distinction entre le jeu libre (playing) et le jeu avec des règles (games) venant apporter un contrôle et une organisation aux danger du jeu :  
</div>
<p>
  <br />« Mais il faut admettre que le jeu est toujours à même de se muer en quelque chose d’effrayant. Et l’on peut tenir les jeux (games), avec ce qu’ils comportent d’organisé, comme une tentative de tenir à distance l’aspect effrayant du jeu (playing) »
</p>

<div style="text-align: justify">
     Faire se rejoindre les actions de chacun dans le jeu sans qu’il soit une source de souffrance est l’enjeu de la règle, laissant ce qu’il faut d’incontrôlabilité pour que tout semble y être possible. Celle-ci s’imposera d’elle-même par la peur ou par une décision collective avisée. Le plus souvent c’est un peu les deux et dans le souvenir inconscient de l’arbitraire violence de nos dépassements, nous rodons le long des traits dessinés par la règle. Ainsi finit-elle par faire disparaître complètement l’espace qu’elle délimite, et nous y cristallisons quelques fantasmes, bien loin de l’opprobre oublié dont elle nous protège. Après cela le jeu recommence, comme la vie, avec pour seule règle persistante celle qui nous pousse au-delà de nous-même.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____ « Quand je pense qu’il m’a fallu passer par tant de sottises, par tant de vices, d’erreurs, de dégoûts, de désillusions et de misères pour en arriver à n’être plus qu’un enfant et à tout recommencer!» Hermann Hesse -- Siddartha « Le jeu ne continu rien, il recommence. » Alain « Sans un certain enfantillage qui reste intact — je succomberais. Je travaille. Ou plutôt j’ai la chance d’être encore travaillé par la poésie » Cocteau à Max Jacob, octobre 1926]]></summary></entry><entry><title type="html">La nouveauté musicale selon Olivier Greif</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/03/17/Olivier-Greif-Nouveaute.html" rel="alternate" type="text/html" title="La nouveauté musicale selon Olivier Greif" /><published>2019-03-17T00:00:00+00:00</published><updated>2019-03-17T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2019/03/17/Olivier-Greif-Nouveaute</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/03/17/Olivier-Greif-Nouveaute.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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    <img class="marginauto" src="/assets/Olivier-Greif-1977-portrait.jpg" alt="centered image" width="500" />
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<p>Un texte que j’ai d’abord publié <a href="https://fr.calameo.com/read/005818714746e3c6796f2"> ici </a> pour le journal <a href="http://leventreetloreille.com/"> “le ventre et l’oreille”</a></p>

<div style="text-align: right">
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  « Si vous voulez des leçons de modernité, n’écoutez pas les hérauts de l’avant-garde. Nul encore ne sait si leurs œuvres franchiront le cap du temps sans se ternir ; vous prenez avec eux un risque immense. Demandez plutôt au passé comment il s’y est pris pour nous transmettre des œuvres qui nous affolent encore par leur pouvoir de contestation. Que l’héritage culturel soit votre seul expert en modernité »
   --Journal intime d’Olivier Greif
</p>
</div>
<p><!--more--></p>

<div style="text-align: justify">
     C’est grâce à une tournée hebdomadaire de l’ensemble des médiathèques de la ville de Grenoble que j’ai découvert une grande partie de la musique que j’écoute encore aujourd’hui.  A cette époque, au milieu des années 2000, je suis tombé au hasard d’un présentoir sur le compositeur pour lequel je voudrais partager mon affection : Olivier Greif. Le partage nourrit les émotions que les meilleures nouveautés nous apportent, et cela a manqué à ma récolte méticuleuse et naïve de disques aux quatre coins de Grenoble. Si j’en parle ici et maintenant, c’est aussi que malgré sa popularité croissante il est possible que vous n’ayez jamais entendu ni sa musique ni même son nom. L’élan que l’on éprouve pour la nouveauté n’est pas voué à disparaître avec l’âge, il faut juste soigner la place qu’on lui donne, prendre le temps de lire un article, écouter et réécouter une œuvre.
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<div style="text-align: justify">
     Pendant des mois j’ai écouté la Sonate de Requiem enregistrée par Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand avant de chercher plus loin. Je chantonnais une de ses petites mélodies tour à tour légèrement enjouée ou profondément mélancolique, une mélodie difficile à oublier pour un amoureux de musique irlandaise, l’évidence simple d’un souffle vivant dans la traversée d’une œuvre dédiée à la mort et à sa force écrasante. Après ces mois d’écoute il m’est venu l’envie de savoir à quel moment et par quel miracle j’avais pu tomber sur ce disque, j’ai voulu savoir qui était ce compositeur dont le nom ne me disait rien et auquel pourtant je commençais à m’attacher, j’ai souhaité qu’il m’en donne davantage. C’était en 2006, Olivier Greif était mort depuis six ans déjà, une vie mouvementée à la mesure d’un demi-siècle : 1950-2000. Une partie importante de son œuvre n’existe pour l’instant qu’à l’état de manuscrits difficilement lisibles, et si une quinzaine de CD ont été enregistrés, certains sont devenus quasi introuvables. Heureusement, l’association Olivier Greif supervise une transcription progressive qui donne un second souffle à l’œuvre ; par ailleurs elle recense sur son site internet www.oliviergreif.com tous les concerts de sa musique, et en organise elle-même assez régulièrement.
</div>

<div style="text-align: justify">
     Au début du siècle dernier la musique dite « savante » a progressivement tourné le dos à la structure tonale puis au romantisme. Olivier Greif, peut-être comme avant lui Chostakovitch et quelques autres, compte parmi les compositeurs de la deuxième moitié du XXe siècle qui font exception à ce retournement et qui à ce titre m’ont marqué. A ses débuts, la nouveauté s’adosse toujours en partie à nos constructions passées. La nouvelle ère s’imagine à l’aune de celles qui l’ont précédée, héritant d’un certain goût pour la démesure. On la voudra plus importante et singulière, assez même peut-être pour qu’elle le soit vraiment. La nouvelle révolution de notre organisation sociale pourra être au début une réminiscence fantasmée de Mai 68, de la Commune, ou de 1789, mais elle ne tardera pas à autoproclamer ses propres forces pour les faire exister. Évidemment, l’élan que l’on tire de ce à quoi l’on s’oppose n’est pas moins fort et déterminant que celui venant des idées qui nous accompagnent et on peut penser aujourd’hui que le rejet de la tonalité et de la mélodie imposé par le courant dodécaphoniste était en même temps sa grande nouveauté et sa seule profondeur. Quoi qu’il en soit, Olivier Greif a navigué à contre-courant, pas d’une manière frontale mais plutôt comme Chagall en son temps avec les cubistes qu’il laissait « manger à leur faim leurs poires carrées » mais qu’il fréquentait et dont il maîtrisait parfaitement les techniques. L’importante influence du dodécaphonisme français explique un peu la difficulté qu’a eue la musique saisissante d’Olivier Greif à trouver une place ; cependant des musiciens talentueux l’ont défendue depuis le début, comme Jean-François Zygel, Pascal Amoyel, Emmanuelle Bertrand, Henri Demarquette… ainsi que des compositeurs comme Henri Dutilleux ou Philippe Hersant, ou encore la musicologue Brigitte François-Sappey…
</div>

<div style="text-align: justify">
     Olivier Greif était fasciné par le poète Paul Celan qu’il a découvert à la fin de sa vie. Le musicien se serait sans doute retrouvé dans le poème « J’ai entendu dire » :
</div>

<p>
  <br />J’ai entendu dire : il y a
  <br />dans l’eau une pierre et un cercle
  <br />et au-dessus de l’eau une parole
  <br />qui met le cercle autour de la pierre.
  <br />J’ai vu mon peuplier descendre à l’eau,
  <br />j’ai vu son bras aller s’accrocher dans la profondeur,
  <br />j’ai vu ses racines supplier le ciel que vienne une nuit.
  <br />Je n’ai pas couru derrière lui,
  <br />j’ai seulement ramassé par terre la miette
  <br />qui de ton œil a la forme et noblesse,
  <br />j’ai ôté à ton cou la chaîne des formules
  <br />et j’en ai ourlé la table où la miette se trouvait maintenant.
  <br />Et je n’ai plus vu mon peuplier.
</p>

<div style="text-align: justify">
     Car la musique d’Olivier Greif s’élève depuis des mélodies et des rythmes qu’il répète et transforme au fil de son œuvre et qui sont un peu ses miettes à lui, sa manière d’ourler la table pour exorciser ce qui nous ramène à la nuit. Ses chants sont empruntés à toutes sortes de musiques qui peuplent notre passé. Certains appartiennent à notre culture populaire récente comme la chanson « Domino » qui élance le premier mouvement de la sonate Codex Domini, avant que celle-ci ne prenne des airs indo-judaïques. Beaucoup d’emprunts sont aussi issus de la musique de la Renaissance. Le dernier mouvement de Codex Domini est par exemple composé de variations sur un thème écrit par un musicien inconnu du XVIeme siècle, ornementé d’abord de ces petites notes collées en demi-tons qu’il utilise souvent et qui se transforment progressivement en glissades avant une épopée percussive perchée quelque part entre la 7eme Sonate ou la toccata de Prokofiev et un hip-hop américain de la fin des années 80. En réponse à un musicien contemporain à propos de son utilisation de mélodies populaires et peut-être de rythmes trop primaires dans cette sonate, Olivier Greif commente dans un de ses carnets : « Après tout, nul ne s’offusque de la présence de personnages aux comportements “ordinaires”, “grossiers”, “vulgaires”, dans la littérature, dans la peinture ou dans les films des plus grands créateurs. Il y a des personnages “vulgaires” dans une littérature aussi sophistiquée que celle de Proust, ou dans la peinture d’un Egon Schiele par exemple (parmi des milliards d’autres), sans que personne ne songe à trouver Proust ou Schiele vulgaires. ».
</div>

<div style="text-align: justify">
     Une partie de ces emprunts reflète des affinités du compositeur comme par exemple pour la musique irlandaise ou la culture juive. La Sonate de Requiem n’est pas sa seule pièce qui nous ramène à l’Irlande, que l’on retrouve dans Le Livre des Saints Irlandais, par endroits dans le Trio, dans les deux derniers quatuors et même peut-être dans le grand voyage de la sonate pour violon et piano The meeting of the waters écrite en hommage à Chostakovitch. L’air folk américain ou irlandais qui vient clore la virée outre-Atlantique du premier mouvement avant le long raga indien du second apporte un vent apaisé qui pourrait être celui des horizons ouverts des côtes irlandaises. La musique indienne tient aussi dans son œuvre une place importante, par exemple dans l’éblouissement du 4eme mouvement de la sonate Le Rêve du monde qui donne l’impression d’une explosion de lumière devenant progressivement incontrôlable. Le génie d’Olivier Greif tient ici à sa capacité d’accorder des cultures lointaines et contrastées sans que cela ait l’air d’un patchwork, d’une superposition ou d’une mise en opposition.  
</div>

<div style="text-align: justify">
     Son quatrième quatuor Ulysses évoque le voyage, le sien à lui qui a détourné plus de vingt ans de sa vie dans un mouvement sectaire, et celui de l’humanité qui, à l’image de sa musique, revient toujours sur ses pas d’une manière renouvelée. On y trouve Java, et de la musique irlandaise encore. Le dernier mouvement, Amaryllis, commence par un arrangement d’une pièce de Caccini, Amarilli mia bella dans une version de Peter Philipps, encore la Renaissance. Cette pièce y est déformée elle aussi, avant d’être accordée avec une prière juive d’une manière presque charnelle. Cette communion touchante qui termine cet ultime quatuor sonne comme une réconciliation. Stéphane Goldet a dédié à cette dernière grande pièce d’Olivier Greif une de ses <a href="https://www.francemusique.fr/emissions/plaisirs-du-quatuor/l-ensemble-syntonia-joue-le-4e-quatuor-ulysses-d-olivier-greif-5801"> très bonnes émissions de radio</a> où l’on peut entendre ce passage et s’y laisser surprendre : la spiritualité du Kaddish y est caressée par l’amour charnel d’Amarilli,  comme “le jour par la nuit” des Trottoirs de Paris. La manière qu’il a de porter la poésie de nos vies dans ce qu’elle a de plus intense fait de lui un grand distillateur d’émotions. La musique d’Olivier Greif est souvent sombre, mélancolique ou violente et des thèmes comme la mort ou la Shoah y tiennent une place importante dont on trouvera les détails dans le texte remarquable de la <a href="http://brahms.ircam.fr/olivier-greif#parcours"> base Ircam </a> mais il n’est pas pour autant noir ou pessimiste. C’est d’ailleurs ce qu’il affirme lui-même dans son journal : « Je suis un tragique, je ne suis pas – jamais – un pessimiste ».  
</div>

<div style="text-align: justify">
     L’œuvre d’Olivier Greif tient une place singulière dans la musique contemporaine, mais elle ne m’est pas venue accompagnée d’un discours théorique de soutien. Elle m’a parlé avec l’émotion qu’elle fait naître, comme le font ces nouveautés qui nous prennent par les sentiments : c’est le bien-être à la découverte d’une pensée originale et profonde qui nous rappelle ce que nous sommes, ce sont les frissons pour un regard qui nous attire irrésistiblement ou pour une rencontre révélant une partie inconnue de nous-même, c’est aussi l’angoisse de voir souffrir ou disparaître soudainement ceux que l’on aime. Cela fait peut-être beaucoup vu de l’extérieur et ; sans doute suis-je une des victimes de sa volonté affichée de « charrier à terre » l’auditeur. S’il y a quelques grosses ficelles je ne les ai pas vues ou j’ai aimé m’y laisser prendre. L’émotion seule n’est pas nécessairement un gage de qualité mais le journal intime d’Olivier Greif que je découvre chaque jour un peu plus nous laisse entrevoir sa manière de penser la musique et la nouveauté comme dans ce passage du 15 Aout 1997 :
</div>

<p>
  <br />« Plus grave que l’illusion de la modernité, l’utopie de la nouveauté, selon laquelle chaque œuvre d’art doit être nouvelle, doit nécessairement constituer une rupture par rapport aux précédentes. Grave parce qu’elle ne prend pas en compte le fait qu’en art la nouveauté n’est pas un concept – ou une valeur – en soi, mais une conséquence inévitable d’une poussée de l’Esprit au sein de la matière. Chez les grands créateurs la nouveauté résulte d’une nécessité intérieure, irrépressible – dans laquelle je ne nie pas que la volonté de surprendre ou de rompre avec le passé puisse jouer un rôle moteur fondamental –, qui ne peut pas être dissociée de l’œuvre elle-même. Elle ne peut donc pas être provoquée ex nihilo. On ne peut pas vouloir être nouveau, ou d’avant-garde (du moins, cela ne suffit pas pour l’être) –, on ne peut que l’être. »
</p>

<div style="text-align: justify">
     A l’exact opposé de la musique d’Olivier Greif, il y a une forme de nouveauté trop pauvre pour mériter plus de cinq lignes, qui se suffit à elle-même ou nourrit l’appétit insatiable de notre machine capitaliste, et qui s’empare de nos espaces pour la valeur marchande de notre attention ou dans le vide d’un élan narcissique : c’est la disruption, le buzz, la notification, la mode… Chacune de ces nouveautés se contente de marquer l’inutilité de celle qui l’a précédée à un rythme toujours plus rapide et vide de sens. La musique d’Olivier Greif s’appuie sur nos émotions, elle ne ressemble à rien d’existant mais rassemble un bout d’humanité qui a mis des siècles à grandir avant de prendre forme quelque part en lui. Comme il le dit lui-même “l’héritage culturel est [sa] plus grande modernité”. A l’instar de Paul Celan dans son poème, Olivier Greif s’élève au-delà de nos racines par sa musique qui explore d’une manière singulière la particularité des détails de chacune de nos vies passées autant que les grands élans qui y sont partagés.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____ Un texte que j’ai d’abord publié ici pour le journal “le ventre et l’oreille” « Si vous voulez des leçons de modernité, n’écoutez pas les hérauts de l’avant-garde. Nul encore ne sait si leurs œuvres franchiront le cap du temps sans se ternir ; vous prenez avec eux un risque immense. Demandez plutôt au passé comment il s’y est pris pour nous transmettre des œuvres qui nous affolent encore par leur pouvoir de contestation. Que l’héritage culturel soit votre seul expert en modernité » --Journal intime d’Olivier Greif]]></summary></entry><entry><title type="html">Un peu de chaos dans la couleur du ciel et le sens de nos vies</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/02/20/chaos.html" rel="alternate" type="text/html" title="Un peu de chaos dans la couleur du ciel et le sens de nos vies" /><published>2019-02-20T00:00:00+00:00</published><updated>2019-02-20T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2019/02/20/chaos</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/02/20/chaos.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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    <img class="marginauto" src="/assets/Papillon.png" alt="centered image" width="500" />
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<div style="text-align: justify">
     L’observation des phénomènes météorologiques est une activité dont je ne me lasse pas mais pour laquelle il m'est difficile de trouver des mots convaincants. C'est qu'il faudrait peser chacun d’eux pendant des heures pour approcher les dégradés changeants de bleus, de rouges, ou de roses, qu’apportent le matin ou le soir. La peinture, la photographie ou le cinéma regorgent de ces lumières envoutantes et peuvent raviver un après-midi pluvieux d’hiver, mais les choses les plus simples ne sont pas les moins belles, alors comme beaucoup je m’arrête pour lever la tête à l’improviste ou je ferme les yeux pour retrouver quelques souvenirs de nuages.  <!--more--> Certains épousent en ondulant la courbes de sommets pour s’en faire un écho discret, d’autres parsèment la plaine avec une régularité troublante portant sur le sol de petites ombres légères qui passent en régiments. Et puis il y a ces nuages d’orage qui aspirent l’air et le condensent dans de grandes enclumes, ils sont tous différents souvent plus hauts que longs et développent leur énergie au-delà de ce que notre regard peut contenir. Nous délaissons parfois la créativité foisonnante qui s’exprime dans nos ciels mais cette œuvre éphémère de la nature parle aussi beaucoup pour ne rien dire et nous sommes utiles à sa distillation.  
</div>

<div style="text-align: justify">
     Au début des années soixante le mathématicien météorologue Edward Norton Lorenz proposa un petit système ingénieux de trois équations mathématiques qui visait à illustrer très simplement le type de dynamique qui gouverne un bon nombre de phénomènes météorologiques. La trajectoire donnée par ces équations ressemble aux ailes d’un papillon et la manière qu’aurait une particule d’y évoluer est celle d’un ivrogne passant d’un trottoir à l’autre sans raison apparente. Elle pourra rester bloquée quelques tours sur une des ailes et repartir soudainement sur l’autre par la simple cause d’un infime et imperceptible changement dans son parcours régulier. En observant un peu la nature et l’homme on trouvera ici et là de ces petites déformations du temps qui sont comme des hypersensibilités locales du déroulement des choses. Dans ces aires singulières nos trajectoires réagissent d’une manière brusque et ample à de petites modifications de leurs habitudes. Les mathématiciens utilisent tout un tas de termes pour nommer ces phénomènes : dynamique non linéaire, chaos, bifurcation. Le premier à s’intéresser au chaos de près n’était pas Lorenz mais Poincaré à la fin du XIXeme siécle, étudiant les mouvements à trois corps. En 1910 il exprime une partie importante du lien entre chaos et hasard dans son livre Calcul des Probabilités :  
</div>

<p>
  <br />« Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la nature et la situation de l'univers à l'instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur. Mais, lors même que les lois naturelles n'auraient plus de secret pour nous, nous ne pourrions connaître la situation qu’approximativement. Si cela nous permet de prévoir la situation ultérieure avec la même approximation, c'est tout ce qu'il nous faut, nous disons que le phénomène a été prévu, qu'il est régi par des lois ; mais il n'en est pas toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible et nous avons le phénomène fortuit. »
</p>

<div style="text-align: justify">
     Il y a des mécaniques qui sont pratiquement imprédictibles et nous amènent plus qu’ailleurs à parler de contingence. Le monde de Spinoza dans lequel « rien n’est donné de contingent » est sur ce point trop abstrait ou trop lisse. Il semble ne pas pouvoir adhérer complètement à la réalité dont nous faisons l’expérience et dans laquelle certains phénomènes en repliant le temps sur lui-même presque à l’infini tendent à une contingence parfaite. C’est cela qui fait la difficulté que l’on a à calculer la position future d'une particule du système de Lorenz sans connaître aujourd’hui d’elle plus qu’il n’est vraiment possible de savoir. Ces remous sont la source d’une imprédictibilité, les conséquences s’y détachent presque des causes. Le passage de la particule d’une aile à l’autre, ou la trajectoire de l’ivrogne, évoluent comme s’ils étaient joués aux dés régulièrement. La perfection n’est pas de ce monde et en cherchant un peu il se trouve toujours un fil nous reliant à ce qu’il y avait avant le chaos mais les histoires que nous y brodons après coup tiennent plus à notre besoin de sens qu’à notre attachement aux faits.  
</div>

<div style="text-align: justify">
     Tout ce qui nous échappe n’a pas nécessairement une profondeur énigmatique mais ce petit système simple proposé par Lorenz parle d’un lieu où se rapprochent les débuts et les fins presque jusqu’à s’enlacer. Rien n’existe qui soit absolument un début ou une fin mais il arrive que le chaos éloigne très rapidement de nous des évènements que nous venons pourtant de vivre et qui sont toujours fraichement inscrits dans le creux de nos yeux. En même temps qu’il aménage un espace ouvert à la nouveauté il nous donne le sentiment de ne plus pouvoir faire marche arrière. Lorenz nous convoque aussi à plusieurs expériences de pensée autour du temps. Le temps de demain que l’on ne peut connaître pour l’instant, mais aussi le temps qu’il fait et qui peut provoquer l’émerveillement, le temps qu’il faisait, oublié peu à peu, ou celui qui restera, marquant par sa beauté.  
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<div style="text-align: justify">
     Je ne sais pas si la forme de la trajectoire a inspiré Lorenz mais environ une dizaine d’années plus tard celui-ci publiait dans une conférence au brésil : « Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». On retrouve cette histoire de papillon dans certains films et romans mais bien souvent à travers un malentendu assez romantique qui retourne le propos de Lorenz en faisant du battement d’aile la cause singulière de la tornade ou de la catastrophe. Ce que dit Lorenz me semble plus riche : la tornade n’est pas le seul fait d’un évènement passé singulier mais elle est connectée à un ensemble tellement vaste de phénomènes qu’il pourrait bien inclure le battement d’aile d’un papillon à plusieurs milliers de km de là. Ce dont parle Lorenz c’est de l’impossibilité de retracer tout ce qui a été nécessaire à l’existence de cette tornade autant que d’une impossibilité à prévoir son arrivée. Ce dont parle Lorenz c’est de la complexité du monde qui nous entoure, du foisonnement indescriptible d’une partie de ce qui nous détermine. Si vous regardez maintenant le fil des causes qui vous ont amené à me lire il n’y en aura jamais une seule absolument et il vous faudra émietter le fil du temps en petites branches de plus en plus fines. Cette diffusion des directions vers lesquelles s’étendent nos racines est troublante, la manière qu’elle a de nous connecter à l’ensemble de l’univers est forte mais pas complètement satisfaisante.  
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<div style="text-align: justify">
     En 1944 Erwin Schrödinger, publie un essai de vulgarisation scientifique « what is life » précurseur de tout pan de la biologie moléculaire moderne, et dans lequel il évoque la stabilité des formes vivantes, comme la physionomie dans la lignée des Habsbourg sur plusieurs dynasties, ou encore la forme du moustique ou de tant d’autres espèces qui perdure depuis des centaines de millions d’années. Dans cet ordre mécanique les causes s’articulent et se répètent simplement comme les rouages d’une horloge ou à la manière du mouvement des planètes, écartant de leur chemin toute influence extérieure. Le vivant procède en partie de ce type d’ordre par lequel des formes émergent et perdurent au-delà des temps géologiques. Dans notre recherche généalogique cet ordre nous rattache aux premiers hommes, aux premières civilisations, aux premières cellules. Si l’on peut dater exactement ces évènements c’est plus souvent par convention et ces naissances s’inscrivent dans une certaine durée, mais à l’échelle de l’histoire de notre planète elles sont comme des explosions de sens et de causalité, un évènement, une personne, une structure, même s’il n’est pas tout à fait seul en impact un grand nombre. Le big bang est à la fois une belle illustration de cette convergence à rebours et peut-être une exception à la règle de la multiplicité des causes, car il est une vraie thèse créationniste pour certains : début émergeant de nulle part. Peut-être est-il juste un moment d’extrême concentration de l’univers chaos qui pour ce que l’on peut en voir nous apparaît comme originel.
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<div style="text-align: justify">
     Ce que montre la compréhension populaire de l’histoire de Lorenz c’est notre angoisse face à la complexité, notre besoin d’explications simples et de singularité qui s’exprime parfois dans ce petit plaisir que nous prenons à tirer un fil nous traversant pour l’appeler destinée. Mais la vision populaire porte aussi l’envie légitime de dire, le besoin de raconter et d’écrire qui se doit de commencer par quelque chose et qui s’accommode de la polysingularité par le symbole. Le papillon est comme le colibri, il acte notre appartenance à une cause commune, il est un produit de l’intelligence humaine, une figure mythique de la force d'entraînement que peut avoir l’action d’une seule personne pour le groupe. Il reste un monde qui nous échappe, un mystère différent pour chacun mais une source intarissable de beaux paysages et de grandes œuvres qui sont source de réjouissance pour tous.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____      L’observation des phénomènes météorologiques est une activité dont je ne me lasse pas mais pour laquelle il m'est difficile de trouver des mots convaincants. C'est qu'il faudrait peser chacun d’eux pendant des heures pour approcher les dégradés changeants de bleus, de rouges, ou de roses, qu’apportent le matin ou le soir. La peinture, la photographie ou le cinéma regorgent de ces lumières envoutantes et peuvent raviver un après-midi pluvieux d’hiver, mais les choses les plus simples ne sont pas les moins belles, alors comme beaucoup je m’arrête pour lever la tête à l’improviste ou je ferme les yeux pour retrouver quelques souvenirs de nuages.]]></summary></entry><entry><title type="html">Ce que les mots nous laissent</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/01/02/les-mots.html" rel="alternate" type="text/html" title="Ce que les mots nous laissent" /><published>2019-01-02T00:00:00+00:00</published><updated>2019-01-02T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2019/01/02/les-mots</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2019/01/02/les-mots.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

<div style="text-align: justify">
     Il y a des chiffres qui sont comme des mots, ils veulent dire « beaucoup », « trop » ou « pas assez », j’ai encore entendu hier que 75% de notre communication se faisait sans les mots. Ce qu’il y a de miraculeux avec ces chiffres c’est que l’on puisse leur donner plus de valeurs qu’aux mots eux-mêmes, comme s’il s’y cachait le travail minutieux d’une équipe des plus brillants esprits de notre pays. On les imaginera le matin au réveil devant les écrans de leurs puissantes machines une tasse de café à la main ou le soir tard à écrire quelques équations sur un grand tableau noir. Mais c’est surtout de l’art de la séduction dont il s’agit ici, ou juste d'une mise en scène grossière car les chiffres derrière leur apparente précision cachent parfois plus qu’ils ne montrent.
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<p><!--more--></p>

<div style="text-align: justify">
     C’est vrai, tout de même, que les mots ne sont qu’une partie de notre manière de dire ou d’échanger. Il y a les gestes, les images, les regards, les yeux plissés. Il y a le souffle inquiet ou celui d'une respiration calme, là c'est une posture noble et élancée, un dos courbé. Il y a même tout une gamme de silences qui en disent souvent plus long que quelques mots mal choisis, ils sont la gène et l'inquiétude posées comme un mur derrière lequel chacun se cache, ils sont l'absence et le murmure intérieur dans lequel la pensée grandie ; ou tout autrement encore un horizon partagé en chœur, sans égal pour dire la légèreté en même temps que la profondeur. Là ces quelques amis contemplent un même paysage, et ici des parents s’extasient ensembles devant la vie qui se joue dans le regard de leurs enfants. A ces silences il n’y a rien à ajouter, ils se suffisent à eux-mêmes. Parfois aussi il y a tout à dire, dans le silence étourdissant qui s’élève au milieu d’une foule, à l’attente de l’annonce libératrice comme avant le résultat d’une élection, avant la réussite à un examen, ou comme dans celui qui précède une victoire ou un échec. C’est un art qui n’échappe pas à tous finalement que de savoir lire dans les gestes et les silences plus qu’on ne saurait dire, plus même par moment qu’il n’a été donné de penser. Encore plus difficile, et là certain seulement excellent, l’art de choisir ce que l’on montre par nos gestes, l’art de se taire pour mieux dire.
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<div style="text-align: justify">
     Alors faut-il s’en tenir aux mots devant toute cette palette de signes qui s’offre à nous pour dire ce que nous sommes ce que nous ressentons, pour faire vivre une lutte, une colère, pour partager une pensée, pour dire l’amour, annoncer un événement ? J’ai entendu un jour à la radio une chroniqueuse philosophe s’offusquer de la disparition du mot et du langage écrit au profit de ces représentations graphiques qui sont légion dans le monde du marketing, de l’industrie et de la communication. J’avoue que la pauvreté de certains graphiques ou de certaines représentations est souvent proportionnelle à la capacité qu’ils ont à convaincre, et que cela m’attriste ou me fait sourire à l’image de ces « 75% ». Pour les représentations graphiques il y a matière pourtant à faire des choses belles et fine. J’aime particulièrement le recensement qu’en a fait Tufte dans son livre « The Visual Display of Quantitative Information », on y trouve par exemple cette description éloquente de la retraite de Napoléon. La description de la seconde guerre mondiale faite par le data designer Nicolas Guillerat et deux historiens <a style="color:blue;font-size:16px" href="https://livre.fnac.com/a12525365/Jean-Lopez-Infographie-de-la-Seconde-Guerre-mondiale"> ici</a>  est pleine de trouvailles visuelles intéressantes.
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    <img class="marginauto" src="/assets/ob_ae0802_napoleon.png" alt="centered image" width="500" />
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<div style="text-align: justify">
     Les mots ont quelques excuses pour eux, c’est vrai : il leur manque avant tout la souplesse. Ils sont un peu timides aussi, au point de ne pas être toujours si faciles à trouver. Par moment même, ils restent suspendus on ne sait où et nous les accusons : « ils se cachent ». Mais nous nous cachons avec eux et nous aurons beau incriminer la mémoire à les chercher en vain il nous restera toujours cette même peur de trahir ce que l’on pense ou ce que l’on est et qui pourtant n’est encore rien, il restera cette paresse d’avoir à trop chercher. J’aimerais savoir si je me lasserai un jour de réciter cette phrase d’un de ces curés de Bernanos qui dit tout çà et plus encore bien mieux que moi :
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<p>
  <br />« Que de gens se prétendent attachés à l'ordre, qui ne défendent que des habitudes, parfois même un simple vocabulaire dont les termes sont si bien polis, rognés par l'usage, qu'ils justifient tout sans jamais rien remettre en question ? C'est une des plus incompréhensibles disgrâces de l'homme, qu'il doive confier ce qu'il a de plus précieux à quelque chose d'aussi plastique, hélas, que le mot. Il faudrait beaucoup de courage pour vérifier chaque fois l'instrument, l'adapter à sa propre serrure. On aime mieux prendre le premier qui tombe sous la main, forcer un peu, et même si le pêne joue, on n'en demande pas plus. »
</p>

<div style="text-align: justify">
     Quand il en vient finalement un, il pousse un peu sur le côté ce que l’on avait en tête, et là peine à ramener tout cela à soi tant les mots restent, s’inscrivent, se copient, se répètent. Ils sont faits pour ça. A trop y penser on finira par ne rien dire. Mais ce qu’il leur reste, à ces misérables, au-delà des énigmatiques 25 %, c’est cette plasticité qui les tient droit devant nous et leur permet presque d’échapper au temps. C’est avec elle qu’ils passent de bouche en bouche, se portent les uns les autres, s’emboitent, se rapprochent, se frôlent, s’emmêlent, se correspondent, s’effilochent pour donner naissance à des formes qui nous tiennent en regard. Miroirs de nos pensées ils nous parlent un langage entendu. Et d’ailleurs qu’a-t-on vraiment en tête avant de les avoir prononcés ? Leur plasticité nous permet d’exister et nous façonne en retour. Il faut chercher à comprendre aussi la manière dont ils nous façonnent, le pouvoir qu’ils ont sur nous sur nos sociétés.
</div>

<div style="text-align: justify">
     Ce qu’il faut craindre ce n’est pas un nouveau mode d’expression c’est l’appauvrissement de son usage, craindre la répétition, l’imitation à outrance, ce qu’il faut craindre c’est que le langage quel qu’il soit devienne un divertissement, qu’il n’y ai plus de jeu, c’est la paresse qui nous fait préférer les explications les plus simples et les plus triviales là où les êtres et les choses importantes pour nous ont une complexité et une finesse qui demandent le temps et la patience, là où la vie nous demande d’aller chercher un langage à son image : sans cesse renouvelé. Ce qu’il faut craindre c’est que le goût pour cette finesse, pour la beauté des formes et des situations, disparaisse sous la pression de la culture de l’efficacité, que le langage soit subi et que rien ne s’y invente. Ce qu’il faut craindre ce n’est pas seulement la pauvreté du nouveau langage ou la disparition de l’ancien, c’est aussi que de l’un ou l’autre l’on puisse se contenter.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________      Il y a des chiffres qui sont comme des mots, ils veulent dire « beaucoup », « trop » ou « pas assez », j’ai encore entendu hier que 75% de notre communication se faisait sans les mots. Ce qu’il y a de miraculeux avec ces chiffres c’est que l’on puisse leur donner plus de valeurs qu’aux mots eux-mêmes, comme s’il s’y cachait le travail minutieux d’une équipe des plus brillants esprits de notre pays. On les imaginera le matin au réveil devant les écrans de leurs puissantes machines une tasse de café à la main ou le soir tard à écrire quelques équations sur un grand tableau noir. Mais c’est surtout de l’art de la séduction dont il s’agit ici, ou juste d'une mise en scène grossière car les chiffres derrière leur apparente précision cachent parfois plus qu’ils ne montrent.]]></summary></entry><entry><title type="html">L’exercice</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2018/12/17/exercice.html" rel="alternate" type="text/html" title="L’exercice" /><published>2018-12-17T00:00:00+00:00</published><updated>2018-12-17T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2018/12/17/exercice</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2018/12/17/exercice.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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    <img class="marginauto" src="/assets/L-exercice.jpg" alt="centered image" width="500" />
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<div style="text-align: justify">
     Sauf pour les meilleurs observateurs, la valeur de l’exercice est difficile à comprendre sans pratique et son apprentissage demande une bonne dose de patience, d’abnégation, voire de masochisme. Je dirais qu’il vaut mieux commencer jeune et être assez docile, ou bien avoir une certaine force d’esprit. Je n’ai jamais été rebelle et j’ai pourtant été jeune un peu plus longtemps que la moyenne mais je trouve encore qu’il me manque dans l’exercice la patience et la constance alors ne vous étonnez pas si vous lisez entre les lignes quelques excuses à mon manque de rigueur ou s’il y a dans ces mots une exigence sur moi-même au-delà de mes forces.  <!--more--> On dit parfois que tout s’apprend jeune, ce qu'il manque avec l’âge, c’est la docilité ainsi que le temps que l’on a pour s’exercer. Mais il faut bien se garder un peu de place aussi quelque part pour progresser sinon on finit forcement par s’ennuyer.
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<div style="text-align: justify">
     Quand je pense à l’exercice il me vient à l’esprit beaucoup d’admiration, les images d’une danseuse étirée sur ses pointes répétant tous les jours les mêmes gestes pour imposer à son corps encore plus de rigueur de grâce et de souplesse. Je vois aussi l’enfant apprenant une poésie, s’exerçant au calcul parvenant avec le temps à réaliser des opérations de plus en plus complexes. Je pense à l’apprentissage du pianiste qui répète ses gammes assez fréquemment et verra ses doigts lentement se délier. Pour peu que le résultat plaise on goûte alors avec une joie profonde à l’effet de ces tout petits mouvements répétés méthodiques et simples, on comprend physiquement la plasticité de notre corps et de notre cerveau : ce qui nous semblait insurmontable ou impossible au premier abord peut être déplacé par une éducation lente et laborieuse. C’est tout l’artifice du travail artistique que de cacher ce qu’il a d’ingrat, de faire disparaitre les heures dans quelques secondes éclatantes et raffinées.  De la facilité et de la virtuosité avec laquelle le pianiste pourra grâce à sa gymnastique quotidienne accomplir certains arpèges ou certaines fioritures on finira même par dire qu’elles lui sont naturelles.
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<div style="text-align: justify">
     C’est la pauvreté ou plutôt l’inertie de notre corps, sa dégénérescence qui lui sont pourtant naturelles. C’est tout cela qui rend l’exercice nécessaire mais c’est notre volonté, notre esprit, et notre vision qui le rendent possible. L’exercice nous permet de nous transformer, de nous augmenter chaque jour un peu plus, il nous aide à modifier notre propre corps pour assouplir nos articulations, affermir nos muscles, changer la structure que forment nos interconnexions neuronales et une partie de la chimie qui l’accompagne. Il n’est pas seulement la domination de l’esprit sur le corps : bientôt ce que l’on a acquis et qui devient naturel donne à l’esprit quelques formes en retour. L’effet de l’exercice s’établit lui aussi dans une révolution silencieuse et nous laisse une marque qui sait se faire oublier, une trace qui semble s’effacer au fur et à mesure qu’elle devient prégnante, comme pour se rendre plus utile : une fois maitrisées les tables de multiplication, je peux passer à la compréhension plus fine de l’arithmétique, en faisant mes gammes au piano je peux mieux me concentrer sur l’interprétation de ce que je joue, percevoir la structure musicale, décliner tout un langage de nuances et de finesses. 
</div>

<div style="text-align: justify">
     Tout cela peut être assez troublant et parfois il est même un point où l’arrogance est difficile à éviter. L’homme augmenté dont on parle souvent aujourd’hui n’est pas le résultat d’un exercice, mais le prix auquel nous payons ces augmentations et la puissance qu’elles nous donnent en retour n’est pas sans en rappeler les effets. Schumann est un compositeur que j’aime beaucoup, pas toujours facile à jouer, il a pourtant écrit un très beau recueil de pièces pour enfants que j’ai plaisir à travailler de temps en temps. Il était aussi un pianiste virtuose et alors qu’il voulait gagner en dextérité et en souplesse par un procéder qui immobilisait le quatrième doigt de sa main droite il obtint sa paralysie complète et sombra dans une grave dépression. La tendinite du musicien est, il me semble, une variante de la maladie de Schumann dont il m’est arrivé de souffrir. L’exercice nous fait avancer dans la mesure de sa difficulté ou de l’effort qu’il nous demande. Il doit s'accompagner d'un certain courage et il peut être un travail ingrat mais il est un point au-delà duquel il nous tend ou nous brise : devant une marche trop grande que nous nous donnons à franchir nous nous blessons.
</div>

<div style="text-align: justify">
     J’ai connu des musiciens qui déplaçaient leurs doigts avec une perfection mécanique redoutable mais qui ne me procuraient aucune émotion. Je sais bien que je suis parfois juste jaloux de ce feu d’artifice qu’ils savent déclencher, que leur patience et leur talent m’a toujours manqué mais je crois aussi que la progression que procure l’exercice a quelque chose de tellement grisant qu’elle peut nous détourner de ce que ces forces nouvelles pourraient nous permettre d’exprimer de beau, de touchant. Le chemin répétitif de l’exercice a quelque chose de tellement hypnotisant et puissant qu’il peut nous absorber complètement pour se substituer à ce pourquoi il a été entrepris. Il peut nous détourner de ce que nous sommes vraiment, se rendre suffisant et épuiser le sens.  
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<div style="text-align: justify">
     Enfin de compte si l’absence d’exercice nous enferme dans nos malformations, si elle laisse notre corps et notre esprit à l’abandon, il est tout aussi vrai que l’excès d’exercice nous enferme dans ses schémas, qu’il est un oubli de soi aussi nécessaire que dangereux. L’exercice lent et patient a des allures de miracles lorsqu’il nous aide à grandir, mais il nous transforme aussi insidieusement et nous comble de ses formes sans que nous nous en rendions compte. Il est un travail, une manière de s’écarter un instant du but pour mieux s’y élancer, il est une construction de notre être, quelques pas de côté pour parvenir à sauter plus loin. Sous sa forme la plus ascétique il nous détourne de la joie qu’il y a à vivre, et pourtant peut-on apprendre et grandir mieux que dans le plaisir et dans le jeu ? On prépare une grande course en montagne pendant plusieurs jours, un concours pendant plusieurs mois ou même pendant plusieurs années, on s’exerce presqu’une vie pour devenir une meilleure personne dans l’espoir de plaire à sa famille à ses amis, à un être aimé qui serait à la hauteur de nos exigences, pour se plaire à soi-même. Les progrès que l’on fait alors ont une valeur pour nous, parce qu’ils nous permettent de nous élever mais à mesure que l’on demande un peu plus à notre corps ou notre être et que l’on prend goût à cette forme d’élévation on peut finir par oublier de sauter, on peut finir par aimer cette marche au pas là où il faudrait danser et s’amuser.
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<div style="text-align: justify">
     L’exercice est malgré tout indispensable car ce qui fait notre vie est en partie exercice, conscient ou pas. A prendre la mesure de sa force et de sa place, on peut choisir de le transformer un peu, de faire de lui un jeu, une exploration. Il y a des exercices qui s’oublient et que l’on pourra affirmer, raffiner, améliorer alors que d’autres, plus figés et écrits, pourront être enrichis d’une petite touche plus vivante : on ira par exemple se délier les doigts au piano en déchiffrant au hasard quelques morceaux faciles ou en inventant à chaque fois un nouvel exercice, en changeant la tonalité dans lequel l’exercice est fait ou en le déclinant progressivement le long de quelques variations. Certaines études comme celles de Chopin, Liszt ou Ligeti sont même jouées en concert, elles sont belles ou troublante. Elles travaillent le corps mais aussi parfois l’âme. Il est des exercices qui se donnent plus de mouvement, qui sont plus complets qui sont presque à la fois un plaisir libre et un travail précis. Je ne pense pas qu’il existe sur ce point un idéal et l’on perdrait la force de la répétition en abandonnant toute régularité mais en remontant le sens pris par un geste quelconque pour se faire régulier et devenir exercice, il est possible de donner une chance à tout exercice de se déformer, s’embellir, s’ouvrir, s’élargir.  Sa libération est possible presque jusqu’à un oubli de la mécanique et des mérites de l’efficacité. Faire de lui un rituel.
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<div style="text-align: justify">
     L’équilibre dans l’exercice est un art subtil entre la répétition méthodique et l’exploration libre. Le photographe ou le peintre cherchera sur le même sujet à changer l’éclairage ou l’angle de vue comme s’il s’agissait, pour s’explorer soi-même, d’épuiser le réel petit bout par petit bout. Il y a des exercices qui sont dit spirituels, je ne vais pas les énumérer ici, c’est un sujet à part entière que je garde pour plus tard, sans doute faut-il simplement lire ou relire Pierre Hadot. Il y a souvent une méthode ou des outils dans l’approfondissement de ce qui nous échappe, dans ces excursions au-delà de nous-même, ils sont comme une petite technique et à son image ils participent au vivant en nous offrant toujours des possibilités et des risques nouveaux. Ils ne peuvent pas vraiment répondre à notre place à ces questions existentielles auxquelles la manière dont nous composons notre vie est notre seule réponse. Il y a un exercice plus que tous les autres qui devrait être l’art d’une humble répétition et son plus complet détournement : c’est celui qui se joue dans chaque vie pour le compte de l’humanité.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____      Sauf pour les meilleurs observateurs, la valeur de l’exercice est difficile à comprendre sans pratique et son apprentissage demande une bonne dose de patience, d’abnégation, voire de masochisme. Je dirais qu’il vaut mieux commencer jeune et être assez docile, ou bien avoir une certaine force d’esprit. Je n’ai jamais été rebelle et j’ai pourtant été jeune un peu plus longtemps que la moyenne mais je trouve encore qu’il me manque dans l’exercice la patience et la constance alors ne vous étonnez pas si vous lisez entre les lignes quelques excuses à mon manque de rigueur ou s’il y a dans ces mots une exigence sur moi-même au-delà de mes forces.]]></summary></entry><entry><title type="html">Un commencement</title><link href="https://robingirard.github.io/Approximations//2018/11/30/Un-Commencement.html" rel="alternate" type="text/html" title="Un commencement" /><published>2018-11-30T00:00:00+00:00</published><updated>2018-11-30T00:00:00+00:00</updated><id>https://robingirard.github.io/Approximations//2018/11/30/Un-Commencement</id><content type="html" xml:base="https://robingirard.github.io/Approximations//2018/11/30/Un-Commencement.html"><![CDATA[<p>_<strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong><strong>__</strong>__</p>

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    <img class="marginauto" src="/assets/Un-Commencement.jpg" alt="centered image" width="500" />
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<div style="text-align: justify">
     Aujourd’hui je commence, c’est un premier texte. Rien n’est encore écrit, et même si l’idée m’est venue hier en marchant, je sais bien qu’en en cherchant l’origine, je me perdrais à tirer par brides quelques fils de ma vie sans vraiment les démêler, et qu’il y aurait là une longue et ennuyeuse histoire. Au bout du compte, j’aurais à me plaindre de ne pas avoir parlé de commencement. Ce qui me presse à commencer c’est un besoin d’écriture, écrire pour penser et inscrire cette pratique aujourd’hui exutoire dans une démarche plus durable, un exercice presque régulier.  <!--more--> Lire sera toujours pour moi un plaisir enrichissant, mais même si à dire ou écrire on prend le risque de paraître prétentieux, j'y trouve une posture difficile qui m'a toujours apporté et qui m’attire, et qui mérite en tout cas d’être explorée avant d’être jugée. Je repense à mes premières lectures philosophiques et au commencement qu’elles ont été, je ne le disais pas, je ne le savais même pas. Je crois que c’est ce qui se passe la plupart du temps, on déclare avoir commencé après coup parce que l’on n’a pas vu les choses venir ou parce qu’on n’a pas voulu prendre le risque de les dire.
</div>

<div style="text-align: justify">
     Je sais la valeur de ces commencements trop pressés de dire ou de faire, vivants au point de ne pas avoir le temps de se nommer et j’ai peur de ne pas avoir leur naturel mais je parle avant de faire et j’aimerais y voir une forme de courage. Ce que l’on en dit après coup c’est un autre genre d’histoire, pas moins riche de détails, mais nourri par cette capacité que l’on a de trouver des débuts et des fins en creusant dans notre mémoire autant que dans notre imagination. Je connais des chercheurs de commencement qui examinent à la loupe ou même au microscope ces bifurcations lorsqu’elles ont été effectivement importantes dans leur vie ou dans celle de leur peuple. Évoquer avec douceur le début d’une histoire d’amour, revivre l’origine d’une blessure profonde, expliquer un tournant pour notre pays ou notre planète, certains donnent leurs années pour décortiquer des commencements, pour y trouver des secrets bien gardés, défaire et refaire des nœuds, pour se donner des forces nouvelles ou simplement pour les contempler. Aller s’allonger sur un divan ou dans une herbe bien verte pour explorer nos commencements.
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<div style="text-align: justify">
     Là où la fraicheur et l’espérance du commencement aiment à être entendues et répétées, elles finissent parfois par se ternir en devenant recommencement dans une simple suite d’imitations ou de savantes exégèses qui, à force de règles et de signes, finissent par nous faire croire en la préexistence du verbe et de tout ce qu’il nous a permis de dire. Le commencement prend appui évidement, mais c’est un appui profond qui n’est pas un simple rebond. Il a dû se tendre lentement et patiemment, il a grandi de quelques échecs et de découvertes dont il voudrait se faire l’écho, mais avant de vraiment devenir lui-même, et pour éviter de n’être qu’un sursaut, il a cherché à se fondre dans un désir sincère, un de ceux capable seul d’apparaitre sans qu’on le lui demande, aussi nécessaire et libre qu’une profonde respiration. Il est cet instant singulier où je décrète une voie nouvelle, et plus il accordera ces élans de certitudes épars, mes rêves ou de simples pensées, plus le chemin qui me sera offert sera intense et beau.
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<div style="text-align: justify">
     Il faut s’approcher un peu plus de lui, car il y a dans le premier pas du commencement un oubli de ce qui le détermine, un abandon à ce qui nous fait être, une présence. Cela n’est pas encore un geste nouveau mais au moins une manière de s’y plonger. Le commencement est création de l’esprit, c’est une déclaration performative, un mot que l’on lance pour s’arrimer au présent. Ce commencement est une profession de foi dans la singularité de mon rapport au monde, c’est une décision libre d’arrêter le temps pour faire de moi furtivement le centre d’une histoire qui s’écrit. Je le déclare « regardez-moi, je commence ! » alors bien sûre vous ne pouvez pas ne pas voire tout ce qu’il porte de narcissique, du désir de reconnaissance, de l’envie de construire et de regarder avec satisfaction mon propre édifice. Faut-il s’excuser de tout çà trop longtemps sans jamais commencer ?
</div>

<div style="text-align: justify">
     Par ces mots, je cherche à m'imposer une volonté, pour rassembler dans des actes un besoin mal maitrisé que j’ai de penser, et le rêve impatient d’une toile que je voudrais déjà voir tissée. Mon commencement n’est pas de ceux qui s’ignorent ou qui se cachent, ce que je veux contient le risque et la possibilité d’un échec, il est un respect profond et humble devant tout ce qu’il m’est donné de vivre. Il y a là devant moi ce que je veux et qui n’arrivera pas, ce qui arrive et qui n’était pas prévu ou même pensé, mais surtout il y a un respect envers ce dont il faut se saisir et que l’on oublie parfois de commencer. Lui est ma déclaration d’indépendance, mais j’aimerais qu’il soit aussi une envie de rencontre, une rencontre avec ceux qui voudront bien me lire et échanger bien sûre, mais aussi une rencontre entre ma vie intérieure et une infime partie dans l’immensité de tout ce qui encore n’est pas dit. Une rencontre entre mon présent et ce futur qui s’écrit. J’aimerais que chaque mot nouveau soit un lien que je tisse à partir de la richesse inépuisable des détails de cette vie qui nous aspire.
</div>

<div style="text-align: justify">
     Pour que cette rencontre ait lieu je m’annonce à moi-même la singularité de l’instant et c’est d’abord la déclaration d’un vide excitant et effrayant, c’est de cette plaine dont parle si bien le poète Guillevic dans le poème éponyme, en voici les deux premières strophes :
</div>

<p>
  <br />A cette plaine devant toi.
  <br />Que diras-tu
  <br />Qu'elle ne sache déjà
  <br />Pour te l'avoir entendu répéter ?
  <br />
  <br />Et pourtant tu sens, tu sais
  <br />Qu'il y a quelque chose de neuf 
  <br />A lui arracher 
  <br />Et tu cherches.
</p>

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     Dans cette plaine, avant même que le poète ne parle, il y a un silence tellement commun et presque trivial de ce qui n’est pas écrit et dans lequel j’installe trop fièrement quelques mots. Ils ne sont encore rien pour vous mais qui sont pour moi presque l’aube. Car ce commencement est un possible futur à mes yeux et pour y croire j’oublie un instant que presque tous les commencements ne sont rien ou pas grand-chose. Je voudrais qu’il soit jaillissement. Et le courage ou la naiveté que je me trouve maintenant, célébré par ces quelques mots, est une mise en mouvement, un saut dans un une eau fraiche et vivifiante que je me donne à moi-même. Mon commencement est un engagement et à mesure que je m’approche de lui pour mieux le regarder, lorsque je le caresse doucement et que je l’entoure de mon affection, de mes mots, que je le chante même un peu intérieurement, alors il se crée un lien entre lui vous et moi qui est comme une petite morale. Il devient ma promesse.
</div>]]></content><author><name></name></author><summary type="html"><![CDATA[_________________ ____      Aujourd’hui je commence, c’est un premier texte. Rien n’est encore écrit, et même si l’idée m’est venue hier en marchant, je sais bien qu’en en cherchant l’origine, je me perdrais à tirer par brides quelques fils de ma vie sans vraiment les démêler, et qu’il y aurait là une longue et ennuyeuse histoire. Au bout du compte, j’aurais à me plaindre de ne pas avoir parlé de commencement. Ce qui me presse à commencer c’est un besoin d’écriture, écrire pour penser et inscrire cette pratique aujourd’hui exutoire dans une démarche plus durable, un exercice presque régulier.]]></summary></entry></feed>